Concert en un acte

Anton Tchekhov, Jean-Sébastien Bach, Luciano Berio, Piotr Ilitch Tchaïkovski Mise en scène Denis Podalydès Conception du spectacleFloriane Bonanni Scénographie Delphine Sainte Marie Costumes Christian Lacroix AvecMichel Robin Nioukhine, Floriane Bonanni Violon, Muriel Ferraro Soprano et Emmanuelle Swiercz PianoDans une école de musique, qui est le théâtre lui-même (pas de décor sinon quelques chaises et des pupitres, divers accessoires), un trio de musiciennes, dont une chanteuse, joue Bach . Il y a là un homme qui va et vient, à la fois familier et étranger à ce qu'on joue. Il a l'air usé, pauvre, indécis. Que vient-il faire là ? « Qu'est-ce que vous foutez-là, monsieur ? » aura-t-on envie de lui dire, tout en s'accommodant de sa présence.Car cet homme, c'est l'acteur Michel Robin. Il va jouer Les Méfaits du tabac de Tchekhov. Michel est un acteur unique, dont on a dit souvent qu'il a en scène la présence d'un animal, ce qui n'est pas ordinaire. Qui peut avoir en scène plus de présence qu'un chien, qu'un cheval ? L'animal humain nommé Michel Robin. Le grand metteur en scène Roger Blin le dirigea un jour dans le rôle de Lucky d'En attendant Godot. Il lui rappela les chevaux de fiacre qui patientaient en mangeant l'avoine dans un récipient-muselière attaché au licol. Michel fut marqué à vie par cette indication. Il pensa longtemps à ce cheval fourrageant.La présence animale tient à l'absence de psychologie : que vient-il faire là ? Dans quel état est-il ? Que veut-il et qui est-il, au fond?

Michel Robin - costume Christian Lacroix
Michel Robin - costume Christian Lacroix © Christian Lacroix

Michel est Nioukhine des Méfaits du tabac. « Mesdames, et pour ainsi dire, messieurs… ». Pourquoi cette conférence ? Pourquoi ce sujet ? Pourquoi dans une académie de musique ? Sa femme lui a demandé ça « dans un but de bienfaisance », pour qu'il rapporte quelques sous à l'école de musique, probablement, et se rende un tant soit peu utile, lui qui ne connaît rien à rien.Qui est cet homme vague, on le saura au fur et à mesure qu'il prononce sa conférence , enfin, ce qu'il dit à la place de la dite conférence, dont on ne connaîtra jamais que l'intitulé : les méfaits du tabac. Nioukhine se livre, en différant sans cesse de parler de son sujet, à un portrait détaillé, comique, navrant et absurde d'une existence inutile, toute entière soumise à l'autorité de sa femme. Celle-ci, on ne la voit pas, on l'attend. C'est le personnage principal. Celui qui donne raison à ce qui est, à l'école de musique, aux musiciennes, et à lui, qui fiche le camp quand elle arrive, et alors c'est fini, rideau. Toute une vie, une vraie vie, rien moins, a passé là devant nous. Michel un jour m'a parlé de ce projet. Il avait joué ce texte dans sa jeunesse. Un des premiers qu'il n’ait jamais dits. Il s'en souvenait très bien, dans la traduction de Barsacq. Ayant sympathisé avec Floriane Bonnani, violoniste, ils voulaient ensemble travailler et mêler à ces Méfaits des pièces de Bach, Berio, et Tchaïkovski. Ils m'ont demandé d'en esquisser une mise en scène. Aussitôt j'ai dit oui. À cause de Michel. De Michel dans Tchekhov. La légèreté mélancolique de l'un dans l'autre. À cause de ce mélange aussi : la grâce et la délicatesse de la musique, en trois présences féminines, et cet homme entouré de femmes qu'il craint, révère et fuit, Dom Juan dominé, à l'envers, auquel Michel apportera la grâce de sa profonde indétermination, la poésie de sa présence de vieux cheval, en rêvant à l'harmonie possible et impossible.Denis Podalydès de la Comédie-Française

Floriane Bonanni - costume Christian Lacroix
Floriane Bonanni - costume Christian Lacroix © Christian Lacroix

Le Concert en un acte : un spectacle de métamorphoses

On a l’habitude d’entendre de la musique au théâtre – quelques extraits de pièces, comme une pause, une illustration, une respiration dans la pièce, où les musiciens sont d’ailleurs parfois invités à paraître, souvent pour jouer leur propre rôle. De ces expériences, en tant que violoniste d’une part, mais aussi en tant que spectatrice, lectrice, est né le désir d’aller plus loin, ou d’aller ailleurs : de faire entendre et de montrer des correspondances, des jeux de miroir, des reflets, entre certaines pièces musicales et certains textes, afin de rendre sensible un monde où le théâtre et la musique entrent dans une véritable conversation, s’influencent, se répondent. C’est donc une troisième partition qui est créée, en appelant à la fois au théâtre et à la musique , grâce à un choix d’oeuvres musicales intervenant dans le texte lors de moments précis, et l’éclairant, le commentant, tout autant que le texte éclaire ou commente ces oeuvres.Michel Robin, après notre rencontre sur la scène des Trois Soeurs, m’a fait découvrir Les Méfaits du tabac. Je n’ai pas cherché une sorte de « bande originale » illustrant la pièce, mais quels compositeurs, quels thèmes traduiraient les mouvements de l’âme du conférencier Nioukhine d’une façon si juste qu’on puisse également, en faisant un pas de côté, considérer la pièce comme la traduction littéraire de ces pièces musicales.Essentiels dansl’univers de Tchekhov, le piano, le violon, le chant, se sont imposés : instruments souvent joués « savamment » par les personnages, ou romances, chansons avinées, airs d’opéras qui se succèdent dans les datchas, tendres et violentes musiques liées au bonheur perdu. Les situations évoquées dans la pièce m’ont suggéré la présence de musiciennes : un concert métamorphosé par le théâtre . Mais sur scène, l’incertitude règne quant aux rôles dévolus à ces jeunes musiciennes. Sont-elles les filles de Nioukhine ? Les pensionnaires de l'école de musique dirigée par son épouse ? Peut-être habitent-elles une réalité incertaine, un monde qui se dissipe, demi-fantômes partageant le décor avec un personnage étrange.La musique tchékhovienne, où l’absurde, le désespoir, la farce et la poésie se rejoignent avec une force poignante, convie ici Bach et Berio, eux-mêmes liés en un jeu de miroir (La Sequenza VIII de Berio est inspirée de La Chaconne de la deuxième partita de Bach pour violon seul). Les quatre mouvements de la sonate en si mineur BW1014 pour violon et piano donnent au début du spectacle une tonalité nostalgique, puis tendre et mutine ; on ne serait du reste pas étonné d’entendre Bach dans l’école de musique de Nioukhine. La deuxième partita pour piano en do mineur, plus sombre, rigoureuse, presque ascétique, est jouée lorsque la pièce s’achève brusquement, lors de la terrible entrée de l’épouse, dont on ne sait si elle est ou non imaginaire.

M Ferraro E Swiercz - costumes Christian Lacroix
M Ferraro E Swiercz - costumes Christian Lacroix © Christian Lacroix

Comme le conférencier cerné par les femmes, filles et épouse, pensionnaires, le monologue est tenu entre ces deux pièces de Bach. La Sequenza VIII de Berio perturbe ce tableau. Ponctuant la colère et le désespoir de Nioukhine, elle s’impose dans le texte avec ses accents rageurs et viscéraux. L’intensité expressive de ce monologue du violon bouscule les sensations. Les intervalles écartelés, véritables cris d’angoisse, le spiccato obsessionnel, la rudesse du langage, la saisissante virtuosité de l’oeuvre, métamorphosent la musicienne sur scène. Mais l’inquiétante transformation de la jeune fille est-elle si différente de celle que subit l’esprit tourmenté du conférencier, le temps d’un cauchemar ?Enfin, la pièce rend visible un personnage secret, cette tourneuse de page, qui se découvre une existence au théâtre. Peut-être répond-elle à un appel de Nioukhine, en lui offrant une romance de Tchaïkovski ? Peut-être offre-t-elle sa musique à Tchekhov lui-même, qui fut un ami et un admirateur passionné du compositeur.La pianiste Emmanuelle Swiercz et la chanteuse soprano lyrique Muriel Ferraro ouvrent pour ces représentations singulières une parenthèse dans leur carrière de concertiste. Je ne peux assez remercier Michel Robin, génie attentif et curieux, qui porte depuis des années ce personnage de Nioukhine et qui n’a cessé de m’encourager à réaliser ce projet. Chef d’orchestre idéal, Denis Podalydès a accepté de relier ces oeuvres d’un fil sensible, un fil de délicatesse, un fil de grâce sur lequel tenteront de danser les interprètes funambules.Floriane Bonanni

La tournée

  • du 25 au 29 mars 2014 Théâtre Royal de Namur, Belgique- les 17 et 18 avril 2014 Théâtre d’Arras, Arras- du 11 au 19 juin 2014-01-24 Tournée en Roumanie (Sibiu Festival, Timisoara Festival, Théâtre Bulandra de Bucarest)
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