Derniers jours. Une veillée .

mise en scène & musique de Christoph Marthaler, dramaturge Stefanie Carp

L'inattendu

Au parlement de vienne, la séance où, voilà cent ans, se décida la Première guerre mondiale. notre histoire, revue par Marthaler : Musiques !2014 : centenaire de la Première Guerre mondiale. Début d’une époque qui a vu s’officialiser, se répandre des idéologies jusqu’alors sous-jacentes, fondées sur une politique à court terme, sur les nationalismes, le racisme radical. Époque qui aboutit au nazisme, à la Seconde Guerre mondiale, aux camps. Aujourd’hui, alors que les populismes de toutes sortes se propagent dans l’ensemble de l’Europe, Christoph Marthaler revient aux origines. À cette séance au parlement de Vienne, où tout s’est décidé, où tout a commencé. Où sera créé son spectacle, vaste drame musical qui traverse les temps, invente le futur, s’inspire des oeuvres interdites en Autriche et dans l’Allemagne nazie, certaines, même, jouées dans les camps. Installant les spectateurs sur scène, face à la salle,il nous fait revivre l’ambiance frénétique, le chaos polyglotte de ce jour-là, au parlement de Vienne.Colette godard

Letzte Tage .Ein Vorabend
Letzte Tage .Ein Vorabend © Walter Mair

Mémoire active

Créé dans l’ancien parlement de l’autriche-hongrie, letzte Tage. Ein vorabend rassemble documents, fiction, musiques et réactive la mémoire douloureuse de l’Europe. Pour Christoph Marthaler et sa dramaturge stefanie Corp, il s’agit d’alerter sur les dangers d’aujourd’hui.

Extraits de l'entretien avec Christoph Marthaler et Stefanie Carp

Letzte Tage. Ein Vorabend est une oeuvre de commande. Pourquoi avez-vous choisi de regarder notre époque par le prisme des événements qui ont précédé la Première guerre mondiale?Christoph MarThaler : C’est une commande que nous avons passée à nous-mêmes ! Stefanie nous a emmenés dans la salle historique du Parlement de l’Autriche-Hongrie et a pensé que nous pourrions y faire un projet, car elle sait que j’aime travailler dans des lieux qui ont une histoire.Stephanie Carp : Puis, uli Fussenegger, le musicien qui nous a accompagnés sur ce projet, a proposé à Christoph de faire entendre, dans l’acoustique merveilleuse de ce Parlement, des oeuvres de compositeurs juifs qui furent déportés, exterminés – certains purent émigrer. Ils n’étaient pas tolérés pendant la période nazie. Nous nous sommes demandé comment nous pouvions relier ces différentes problématiques : le Parlement, chargé d’une histoire, et la musique, qui thématise cette grande catastrophe européenne qu’est la Shoah. Nous avons eu l’idée de mettre en scène, dans la grande salle du Parlement, un diagnostic de l’idéologie qui règne actuellement en Europe, une façon de penser, dont les prémices se situent avant la Première Guerre mondiale. Il nous semblait important de penser ensemble la Première et la DeuxièmeGuerre mondiale, qui menèrent à l’Holocauste.

Letzte Tage .Ein Vorabend
Letzte Tage .Ein Vorabend © Walter Mair

En 2014, l’Europe tout entière va commémorer le début de la Première guerre mondiale. Pensez-vous que le théâtre puisse être un lieu de mémoire et de commémoration?Ch. M. : Le théâtre peut être également un lieu de la commémoration. Dans certaines de mes productions précédentes, cette dimension est très importante. Schutz vor der Zukunft (Se protéger de l’avenir) fait oeuvre de mémoire. C’est également lié au fait que, dans mon théâtre, je pose la question du souvenir et travaille essentiellement en musique. C’est pour moi un médium qui permet de faire surgir des souvenirs et de soulever des émotions. Je pense que ces musiques que nous allons utiliser sont porteuses de leurs propres souvenirs, qui ne sont pas les nôtres. Dans Murx den Europäer, la musique intervenait lorsque la parole ne suffisait pas, et elle racontait beaucoup de choses que le texte ne pouvait exprimer.S. C . : Je pense que ton travail est traversé par cette question du souvenir subjectif qui devient collectif. Cette salle historique de l’ancien Parlement n’est plus utilisée aujourd’hui, car elle est bien trop grande pour les dimensions de l’Autriche actuelle. Mais depuis les années 1950 environ a lieu tous les ans une journée de mémoire aux victimes du racisme (le 5 mai), le jour anniversaire de la libération du camp de concentration de Mauthausen-Gusen. La direction du Parlement m’a demandé si le Wiener Festwochen serait prêt à produire un projet musical et théâtral, à l’occasion de cette commémoration. Voilà l’origine de ce travail.Comment reliez-vous l’époque précédant la Première guerre mondiale à la nôtre?S. C . : Ce n’est pas une confrontation directe. Mais l’hypothèse que nous formulons est que les événements qui ont précédé 1914 ont mené l’Europe à la catastrophe et qu’aujourd’hui, de nombreux signes semblent nous alerter de l’imminence de dangers, différents, mais tout aussi graves. Ch. M. : C’est inquiétant de voir que cette époque n’est pas si lointaine, lorsque l’on entend les discours d’extrême droite de certains hommes politiques. C’est abominable ce qui se passe aujourd’hui.Ch. M . : Le comportement de certains politiques, comme Berlusconi ou d’autres, coupables de fraude fiscale par exemple, n’est qu’une vaste farce, dans son sens le plus abject. On n’arrive plus à croire au spectacle de l’actualité : Ubu roi n’est rien à côté de certains hommes politiques...

Letzte Tage .Ein Vorabend
Letzte Tage .Ein Vorabend © Walter Mair

Quelles sont ces personnes que l’histoire a oubliées dans Letzte Tage. Ein Vorabend? Ch. M. : Dans ce projet, je parle de ces compositeurs qui furent assassinés de façon extrêmement brutale. Ils n’avaient plus le droit d’exister. Mais on ignore souvent qu’on leur a permis de jouer leur musique dans un camp de concentration qui servait de vitrine et où l’on voulait montrer que les juifs pouvaient tout à fait faire de la musique. Tout cela était une horrible mascarade. La plupart d’entre eux furent ensuite déportés à Auschwitz. Aujourd’hui, je crois qu’un nouvel antisémitisme se développe, notamment en France. Le racisme envers les Roms en est une des expressions les plus frappantes : certaines personnes sont exclues de la société et elles doivent partir. Ainsi, ce projet interroge l’avenir que ce type de prise de position politique construit. Si tout cela continue, des pogroms auront peut-être à nouveau lieu.S. C . : Les Roms vivent déjà dans des ghettos. Dans de nombreux pays d’Europe, un discours d’extrême droite redevient de bon ton en société et s’introduit de façon insidieuse. C’est très dangereux. L’anti-islamisme prend de plus en plus d’ampleur dans certains pays. Le fait de mettre en scène ce projet dans l’ancien Parlement n’est pas anodin, car il replace le discours dans un lieu politique. La musique est celle des victimes, la parole appartient aux bourreaux.Comment avez-vous construit la dramaturgie de ce projet?S. C. : C’est un collage de documents réels et de textes fictifs.Ch. M . : Nous avons également utilisé les documents qui furent produits dans cette salle.S. C. : Tout à fait. Vienne a eu un maire, Karl Lueger, qui a tenu des discours extrêmement antisémites dans cette salle, avant la Première Guerre mondiale. Nous allons les utiliser, bien sûr.

Letzte Tage .Ein Vorabend
Letzte Tage .Ein Vorabend © Walter Mair

Vous avez dit un jour que l’Europe serait culturelle ou ne serait pas. la culture : que signifie ce grand et gros mot pour vous?Ch. M . : Le concept de culture est très vaste. Pour moi, il ne désigne pas seulement la musique ou le théâtre, mais ce qui peut et doit relier les hommes et les peuples. Je pense que la culture est actuellement meilleure que la politique pour rassembler.Sous le mot de « culture », j’entends aussi le fait d’être cultivé. Les manières d’agir des politiques sont de moins en moins cultivées. Je pense donc que nous devons cultiver toute forme de culture.S. C. : La culture s’impose comme le secteur où l’Europe reste à la pointe. Dans le domaine économique et politique, le poids de l’Europe est sans cesse plus faible. En Chine, par exemple, l’architecture européenne est copiée afin d’en faire une sorte de Disneyland...Propos recueillis et traduits par Marion siefert

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