D’aprèsImre Kertész Mise en scène Julie Brochen Avec Pascal Bongard, Julie Brochen, Muriel Inès Amat, Fred Cacheux, Marie Desgranges, Antoine Hamel, Ivan Hérisson, Hans Kùnze, David Martins, Fanny Mentré, André Pomarat .* Comédiens de la troupe du TNS

L’éditeur Keserű est intimement persuadé que son ami écrivain, dénommé B., qui s’est suicidé, a écrit un ultime roman pour achever son oeuvre. Il se lance donc à la recherche de ce manuscrit, en recueillant les témoignages de ceux et surtout celles qui ont été en contact avec lui avant sa mort. Il guette également des indices dans une pièce de théâtre écrite par B., intitulée Liquidation, qui le met en scène lui et tous ceux qu’il interroge. Peu à peu, tel un détective, il recompose la vie de B., à la recherche de ce chef-d’oeuvre qui pourrait donner un sens à sa propre vie.

Présentation de la pièce par Stéphane Capron

Liquidation
Liquidation © Franck Beloncle

Ce texte d’Imre Kertész fait intervenir divers types de langage : théâtre, récit, lettres, pour nous entraîner dans une enquête vertigineuse où l’écriture est intimement mêlée à la vie, où l’on découvre les rapports de fascination, de destruction, de passion et d’amour qui lient les êtres à cette énigme qu’est l’écrivain B. Keserű découvre peu à peu que sa quête est celle de l’origine de l’être, de la création et, peut-être, à travers son oeuvre, de l’immortalité

Mais moi, en 1955, par un beau jour de printemps, j'ai compris d'un coup qu'il n'existait qu'une seule réalité, et que cette réalité, c'était moi, ma vie, ce cadeau fragile et d'une durée incertaine que des puissances étrangères et inconnues s'étaient approprié, avaient nationalisé, déterminé et scellé, et j'ai su que je devais la reprendre à ce monstrueux Moloch qu'on appelle l'histoire, car elle n'appartenait qu'à moi et je devais en disposer en tant que telle.Imre Kertész - Extrait du discours prononcé à Stockholm à l’occasion de sa remise du Prix Nobel de littérature, le 10 décembre 2002

Une « déflagration lumineuse »

En 2002, j’ai eu la chance d’entendre à Toulouse une « conférence » que donnait Imre Kertész sur son écriture… J’en suis sortie avec l’impression que je venais de rencontrer un homme qui serait très important dans ma vie, sans que je puisse dire pourquoi. J’éprouvais le besoin que cette parole que j’avais entendue se prolonge, m’accompagne : j’ai acheté tous les livres édités en français à l’époque.Ce dont je me souviens particulièrement, ce qui m’a le plus frappée, c’est qu’Imre Kertész disait que « la valeur de l’humanisme a brûlé avec l’holocauste »… J’ignore si ce sont les mots exacts qu’il a prononcés, mais c’est ce dont je me souviens, comme d’une parole qui a créé en moi une béance. Une question essentielle.

Liquidation
Liquidation © Franck Beloncle

Si la valeur de l’humanisme avait brûlé, alors comment vivre ? Comment être, en soi et ensemble ? Comment et sur quoi travailler ? La seule chose claire pour moi, est qu’il fallait, qu’il faut, travailler. La question du travail me renvoyait évidemment à celle de ma relation au théâtre, où « l’obsessionnel » est essentiel, où il est nécessaire de « s’enfermer » dans une oeuvre pour, sur les quelques mètres carrés du plateau, dire un monde impossible à contenir en soi. Trouver l’espace de dire ce qu’on ne peut pas contenir, ce qu’aucun espace ne peut contenir…Pour moi, Kertész a fait de ce qu’il ne pouvait pas dire, de ce qu’il est impossible de dire, un art. Pas un objet d’art, mais un art vivant, bouillant, brûlant, dangereux… et salvateur. Il a choisi d’être écrivain, ce qui fait de lui un témoin impossible au sens strict où on l’entend. Toute son oeuvre témoigne non pas de ce qu’il a vécu à Auschwitz puis Buchenwald, mais de ce que cela a mis en travail en lui. Pour moi, il témoigne de la nécessité de mettre l’art au centre de la vie, la vie au centre de la vie. De trouver ou retrouver en nous cette nécessité impérieuse de fierté et d’élégance....

Liquidation
Liquidation © Franck Beloncle

Après 2002, j’ai continué à acheter tous ses livres édités depuis, dont Liquidation, paru en 2004 en français. L’an dernier, un soir, j’ai frôlé de trop près ma bibliothèque, et Liquidation en est tombé…Et je l’ai lu ce soir-là comme un signe, et le texte m’est apparu comme une «déflagration lumineuse » dont j’avais essentiellement besoin. Dont nous avons tous essentiellement besoin, à mon sens.De cet « accident », est née la nécessité impérieuse de le faire, de se mettre au travail. De partager cette « déflagration lumineuse » qui m’avait atteinte… avec la Troupe, d’abord, car, en le lisant, j’entendais les voix de chacun d’eux. Liquidation au théâtre, c’est impossible, c’est ce que je me disais. Et plus je me répétais ça, plus j’avais envie de le faire. Pour moi, Liquidation est un écrit au centre de toutes les formes possibles de narration pour raconter l’inracontable.Un livre inracontable. J’ai convoqué l’équipe à travailler avec moi sur cet « inracontable », à en faire le centre de nos vies, à partager mon désir de cette oeuvre qui nous impose un devoir de lui être fidèle en même temps qu’une liberté vertigineuse à laquelle il invite. Dans Liquidation, Keserű, l’éditeur, est obsédé par la nécessité de transmettre l’oeuvre de B., B. l’écrivain qui a transformé ou plutôt « formé » sa vie… Cela me renvoie à la nécessité d’être acteurs. Acteurs et écrivains de notre propre vie.Liquidation est une enquête, une quête, une invitation à chercher, rechercher, trouver peut-être enfin « la liberté d’être soi ».Julie Brochen - Propos recueillis par Fanny Mentré, septembre 2013

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