La femme, la fuite, la mort

Un personnage mythique. Une troupe mythique, le Berliner Ensemble. Un metteur en scène hors norme : Robert Wilson. Et Angela Winkler, unique.

Lulu est une femme à laquelle nul ne résiste. Elle a obsédé Wedekind qui a rêvé sa vie, l’a écrite et réécrite durant des années, la version originale Monstre Tragödie, queRobert Wilson resserre, pour la mettre en scène avec le Berliner Ensemble . Et Angela Winkler , somptueusement séduisante, bouleversante dans le parcours de cette femme innocente, réellement fatale, modèle posant pour un peintre avant de devoir fuir, se retrouvant à Paris demimondaine adulée, fuyant encore, se prostituant à Londres, victime de Jack l’éventreur. On peut compter sur son talent pour donner toute la fragilité de ce personnage mythique, son charme dévorant , son angoisse mortelle . On peut compter sur Robert Wilson pour faire jouer la magie des images , sur la route éclairée par des lustres et bordée de cyprès menant à Paris, ou dans les bas-fonds londoniens noirs comme la mort et peuplés de fantômes. Et puisque les comédiens du Berliner Ensemble savent chanter, il y a les chansons composées tout exprès parLou Reed .Colette Godard

Lulu
Lulu © Lesley Leslie-Spinks

« Je ne sais pas »

Schwarz: As-tu déjà aimé ? LULU : Je ne sais pas.

Il faut l’admettre, Lulu est la pièce d’un moraliste immoral, et qui revendique cette immoralité même, par une passion pour la sexualité, et par amour des femmes. Et que Lulu passe pour une femme fatale quand beaucoup de ceux qui la défendent la tiennent pour l’innocence même, va dans le sens d’une proposition de Lacan qui tient que l’idée qu’une femme demande à l’homme sa castration est bien un fantasme masculin. Aussi bien ces Messieurs qui tournent autour de Lulu, rêvent de la posséder, et parfois la possèdent enfin, la plupart du temps pour leur malheur, ne devraient-ils pas se plaindre ? Ils attendaient tout d’elle, des jouissances inouïes et perverses, mais elle se dérobe sans cesse à la demande de représenter La Femme au sens où en rêve l’époque de cette bourgeoisie salace où la pièce fut écrite, et qui chante :

Lulu
Lulu © Lesley Leslie-Spinks

Frou frou, frou frou par son jupon la femme

Frou frou, frou frou de l’homme trouble l’âme

Frou frou, frou frou certainement la femme

Séduit surtout par son gentil frou frou.

Parmi les sources de Lulu, on cite à coup sûr la Nana de Zola , à cette différence que, comme le dit un éditeur de Wedekind cité dans l’excellente notice de Lulu aux Éditions théâtrales : « Nana représente la grande cocotte en tant que “femme fatale”, elle est la figure symbolique de la décadence de l’Empire sous Napolon III. Lulu, au contraire, incarne résolument le type de la “courtisane innocente” et le “destin de l’hétaïre dans l’histoire moderne” »1. Aussi bien les titres donnés par Wedekind aux deux pièces dont se compose Lulu__ : L’Esprit de la terre , tiré du Faust de Goethe, et La Boîte de Pandore , inspirée des Travaux et le Jours d’Hésiode (Pandora, la première femme, envoyée par Zeus pour punir la race humaine), ainsi que les nombreuses citations empruntées à Ainsi parlait Zarathoustra dans la première version écrite à Paris entre 1892 et 1894 et sous-titrée : Tragédie-Monstre , nous rappellent-elles qu’« à armes égales », un auteur allemand (Wedekind est né à Hanovre en 1864) dame toujours le pion à un romancier français pour ce qui est de la mythologie ou de la philosophie. Mais il faut corriger cela en remarquant que Wedekind se rapproche plutôt d’un érotisme à la française dans cette œuvre, au point que le grand critique Karl Kraus écrivit en 1905 après la représentation de La Boîte de Pandore : « Il aura fallu attendre Frank Wedekind pour que table rase soit faite de toutes les pleurnicheries dramatiques sur la baisse de la valeur marchande de la femme », déplorant le peu de place laissée à la femme dans le théâtre allemand en général.

Lulu
Lulu © Lesley Leslie-Spinks

Aussi bien le reproche fait plus tard à «la femme » selon Brecht (ou Mère ou Putain !) ainsi qu’à sa vision luthérienne de la sexualité, violente et pécheresse, éloigna-t-il les brechtiens, sinon Brecht lui-même, de la sexualité à la Wedekind, qui semble mettre le désir au poste de commandement, plutôt que la sujétion bourgeoise, l’argent, ou la misère 2. Peut-être est-ce pour cela que plusieurs metteurs en scène français ont toujours préféré Wedekind à Brecht 3. Je n’instruis là aucun procès, mais j’entends seulement relever une différence importante concernant le traitement théâtral des femmes selon les Nations, et l’intérêt que nous devrions porter à cette Lulu, au pays de Racine, de Marivaux et de Claudel, avec les héroïnes de qui elle a pourtant si peu à voir ! Mais enfin, ce qu’il y a d’insaisissable, de mystérieux, de désirable et de terrible chez Lulu, ne devrait pas être sans écho dans ce pays dont les poètes ont si bien su faire parler une Sophonisbe, une Hermione, une Phèdre, une Araminte, une Lâla, une Ysé, chacune avec son mystère.

Or voici qu’un metteur en scène américain, aussi singulier dans son style qu’international dans ses choix, Robert Wilson , qui vient de nous donner la plus brechtienne des pièces, L’Opéra de quat’sous , nous présente la plus wedekindienne des pièces, cette Lulu, où se sont déjà brillamment illustrés plusieurs grands metteurs en scène allemands, séduits par leur insolite Pandore. C’est dire combien nous devrions être curieux d’assister à cette vision, non de La Femme encore une fois, mais des attitudes, des comportements et des insuffisances de tous ces mâles épris d’elle.

Lulu
Lulu © Lesley Leslie-Spinks

Car il ne s’agit pas tant de vérifier au théâtre si nos mœurs sont les mêmes que celles de 1900, ni si elles sont meilleures, mais de ce qu’il apporte, comme il le fait depuis au moins les Grecs, à notre savoir de la différences des sexes.

Messieurs et Mesdames, entrez dans la ménagerie !

François Regnault

1 Hartmut Vinçon, cité dans Frank Wedekind, Théâtre complet , tome II,Lulu , éditions THEATRALES, 1997, notice, p.382 note 30. 2 Dans Lulu , « hors de la vérité plate, il y a un monstre fabuleux : le Désir », comme le dit fort bien Pierre Jean Jouve dans la « synthèse » française qu’il fit des deux pièces de Wedekind (L’Âge d’homme, 1969). 3 Pour mémoire, et entre autres, Lulu a été mise en scène par Patrice Chéreau en Italie en 1972 (avec Valentina Cortese, avant qu’il ne crée la version intégrale de l’opéra d’Alban Berg en 1979), par Claude Régy à Paris en 1976 (avec Jeanne Moreau), et récemment par Stéphane Brauschvicg en 2010 (avec Chloé Rejon). Au Festival d’Automne de 1974, Brigtte Jaques- Wajeman avait créé L’Éveil du printemps en français, la seule pièce de Wedekind qui soit sans cesse reprise en France, et Bruno Bayen, La danse macabre.

L'avis des spectateurs __

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