De William ShakespeareTraduction Jean-Michel DépratsMise en scène, scénographie et costumes Laurent PellyAvec Thierry Hancisse (sociétaire de la Comédie-Française), Marie-Sophie Ferdane (pensionnaire de la Comédie-Française), Pierre Aussedat, Emmanuel Daumas, Rémi Gibier, Benjamin Hubert, Eddy Letexier, Régis Lux, Laurent Meininger, Ronan Rivière, Fabienne Rocaboy, Jean-Benoît Terral et Damien Vigouroux

Macbeth contre nature ?

Dire : Macbeth est l’ambition, c’est ne dire rien. Macbeth, c’est la faim. Quelle faim ? La faim du monstre toujours possible dans l’homme. Certaines âmes ont des dents. N’éveillez pas leur faim.Mordre à la pomme, cela est redoutable. La pomme s’appelle Omnia, dit Filesac, ce docteur de Sorbonne qui confessa Ravaillac. Macbeth a une femme que la chronique nomme Gruoch. Cette Ève tente cet Adam. Une fois que Macbeth a mordu, il est perdu. La première chose que fait Adam avec Ève, c’est Caïn ; la première chose que fait Macbeth avec Gruoch, c’est le meurtre.

Macbeth
Macbeth © Polo Garat

La convoitise aisément violence, la violence aisément crime, le crime aisément folie ; cette progression, c’est Macbeth. Convoitise, Crime, Folie, ces trois stryges lui ont parlé dans la solitude, et l’ont invité au trône. Le chat Graymalkin l’a appelé, Macbeth sera la ruse ; le crapaud Paddock l’a appelé, Macbeth sera l’horreur. L’être unsex, Gruoch, l’achève. C’est fini ; Macbeth n’est plus un homme. Il n’est plus qu’une énergie inconsciente se ruant farouche vers le mal. Nulle notion du droit désormais ; l’appétit est tout. Le droit transitoire, la royauté, le droit éternel, l’hospitalité, Macbeth assassine l’un comme l’autre. Il fait plus que les tuer, il les ignore. Avant de tomber sanglants sous sa main, ils gisaient morts dans son âme.Macbeth commence par ce parricide, tuer Duncan, tuer son hôte, forfait si terrible que du contrecoup, dans la nuit où leur maître est égorgé, les chevaux de Duncan redeviennent sauvages. Le premier pas fait, l’écroulement commence. C’est l’avalanche. Macbeth roule. Il est précipité. Il tombe et rebondit d’un crime sur l’autre, toujours plus bas. Il subit la lugubre gravitation de la matière envahissant l’âme. Il est une chose qui détruit. Il est pierre de ruine, flamme de guerre, bête de proie, fléau. Il promène par toute l’Écosse, en roi qu’il est, ses kernes aux jambes nues et ses gallowglasses pesamment armés, égorgeant, pillant, massacrant. Il décime les thanes, il tue Banquo, il tue tous les Macduff, excepté celui qui le tuera, il tue la noblesse, il tue le peuple, il tue la patrie, il tue « le sommeil ». Enfin la catastrophe arrive, la forêt de Birnam se met en marche ; Macbeth a tout enfreint, tout franchi, tout violé, tout brisé, et cette outrance finit par gagner la nature elle-même ; la nature perd patience, la nature entre en action contre Macbeth ; la nature devient âme contre l’homme qui est devenu force.Victor Hugo, William Shakespeare, 2ème partie, Livre II, Chapitre VI, éd 2003, Garnier Flammarion,1864.

Entretien avec Laurent Pelly

Les œuvres nous imposent une image » dites-vous souvent. Laquelle s’est imposée pour Macbeth ? Celle d’un labyrinthe. Cette tragédie est d’abord celle de l’enfermement dans lequel se mure un couple hanté par la soif du pouvoir et son obsession de s’y maintenir. Et le labyrinthe – espace carcéral angoissant, violent, dangereux et absurde – en est la représentation mentale. Un lieu dramatique qui peut se lire comme la métaphore d’une intériorité malade, mais un lieu mouvant : générateur d’angoisses ou... de surprises. Dans un labyrinthe, sait-on jamais ce sur quoi on va tomber : un cul de sac, une sortie, un Minotaure...? C’est à partir de cette idée que j’ai construit une scénographie qu’il faut à présent confronter au travail de plateau, aux comédiens, à leurs forces et à leurs faiblesses. Pour la faire évoluer. En jouer, dans tous les sens du terme.

Macbeth
Macbeth © Polo Garat

Pourquoi avoir choisi une des plus grandes pièces du répertoire shakespearien ? Comme je l’avais fait pour Le Roi nu, comme j’aurais pu le faire avec Ubu Roi, que j’avais d’abord envisagé, je souhaitais travailler sur la folie du pouvoir absolu. Ou plus exactement sur la farce du pouvoir qui – avec cette violence absurde mise en œuvre pour le conquérir – mène à la folie. Car Shakespeare dit bien qu’on prend toujours le pouvoir pour lui-même. Sans trop savoir ce qu’on va en faire. Et on n’en fera au fond que ce que les circonstances permettront.

Vous semblez établir un lien entre l’univers de Macbeth et celui d’Ubu... Qu’un homme faible – presque un imbécile – puisse, pour accéder au pouvoir, en assassiner un autre pour penser ensuite devoir tuer tous ceux qui le renvoient à sa culpabilité, il y a bien là quelque chose d’ubuesque. Et la première scène d’Ubu Roi, au cours de laquelle Mère Ubu tente de persuader son mari de tuer le roi, est largement inspirée de Macbeth.Pourquoi un individu se réveille-t-il un matin en croyant à la réalité de ses rêves et ne recule devant rien pour les réaliser ? Comment une société construit-elle un tyran pour l’amener à sa perte ? Comment peut-elle en faire un Père Ubu si «drôle» qu’on le passe expéditivement par les armes ? Autant de questions qui amènent à s’interroger sur la nature et les origines de la barbarie. Macbeth, ce n’est pas que l’autopsie d’un crime. C’est le côté obscur de la puissance, du pouvoir. On n’est plus dans le sens de l’Histoire sur lequel Shakespeare n’a cessé de s’interroger – via ses drames historiques notamment. On est au cœur des ténèbres, dans une sorte de chaos où ont disparu tous les repères. Au cœur de l’humain, de ses troubles, de son désordre, de sa folie. Dans le bruit et la fureur. Au cœur du Mal.

Macbeth
Macbeth © Polo Garat

Cette histoire prend pour cadre une Écosse ancienne, primitive et barbare, où le surnaturel tient une grande place. Cela a-t-il orienté vos choix esthétiques ? Il ne pouvait s’agir de traiter le surnaturel – jusqu’à la forêt qui se met en mouvement et qui, d’une certaine manière, relève du merveilleux – de façon anecdotique. La procession d’apparitions ou de spectres, le couteau déchirant la nuit... ce sont des images impressionnantes que l’on peut rêver de créer sur un grand plateau. Mais étant dans un espace mental, il me semble plus juste de trouver une imagerie poétique qui amènera à s’interroger sur la part de réalisme et la part de suggestion.

De ce point de vue, que représentent les sorcières qui ouvrent la pièce ? On raconte que, quand il jouait Macbeth à la Comédie-Française, le grand Talma, tel un ventriloque, faisait la voix des sorcières. Comme si s’exprimait alors une voix intérieure. Je ne suis pas loin de penser que ces sorcières n’existent pas vraiment, qu’elles appartiennent au monde intérieur de Macbeth. Elles sont mystérieuses, impressionnantes, terrifiantes, et relèvent en même temps de figures oniriques liées à l’enfance, un état dont se rapproche Macbeth. L’enjeu est de rendre ces créatures irréellement réalistes. N’ont-elles pas – dans le texte même de Shakespeare – une nature androgyne avec leur barbe ? Je souhaite qu’elles soient là sans y être, qu’on ne les perçoive que sous la forme de transparences ou de reflets. Comme des projections fantasmagoriques...

En dépit de moments spectaculaires (les rencontres avec les sorcières, l’irruption du spectre de Banquo, la bataille finale...) la majorité des scènes de cette tragédie relèvent presque du théâtre de chambre. Comment préserver cette dimension sur un grand plateau ? En quoi espace et intimité seraient-ils antinomiques ? Il peut y avoir de l’intimité sur une agora gigantesque. Ce qui m’impressionne chez Shakespeare, c’est qu’on peut le jouer avec rien, ce qui était l’essence même du théâtre élisabéthain. [….]

Macbeth
Macbeth © Polo Garat

Et ce labyrinthe, dominé par la silhouette intrigante d’une haute maison utilisable tant de l’extérieur que de l’intérieur – « château » qui est à la fois lieu de la tragédie, lieu du crime, du cauchemar et de la folie, de la domination et du pouvoir – me donne le moyen de matérialiser la question du territoire.Je suis toujours perplexe de voir, sitôt construite une maison, la précipitation avec laquelle on l’enclot d’un mur de parpaings. Avec l’idée qu’il y a toujours quelque chose ou quelqu’un derrière le mur : l’étranger ? L’ennemi ?... un danger de toute façon ! En montant un mur, on prétend se créer un espace inviolable. On trouve surtout un moyen de justifier les agressions meurtrières à venir. Au fond, cette tragédie pourrait se passer dans un lotissement comme à l’échelle internationale où les « guerres de territoire » ne manquent pas ! On est aussi bien dans le très grand que dans le très petit... Je tiens à jouer de cet entre deux. [….]

Souhaitez-vous donner autant de force dramatique aux héros positifs qu’aux héros négatifs de cette histoire ? Est-on bien certain qu’il y en ait ? Et si Malcom, contaminé par le pouvoir, n’était qu’un Macbeth en gestation ? Et si Duncan, ce vieux roi sur le déclin, n’était qu’un Macbeth un peu gâteux, sans doute à l’origine de la guerre qui est en train de se jouer ? Un Roi qui se meurt responsable de quelque barbarie antérieure ?... Nous jouerons avec l’idée de tyrannie perpétuellement recommencée, où les hommes inventeraient des guerres absurdes, comme le ferait un enfant avec ses armes de pacotille ou sa console vidéo. Macbeth n’est pas seulement le nouveau roi d’Écosse. Il est en chacun de nous.Propos recueillis par Jean-Louis Pélissou

Macbeth
Macbeth © Polo Garat

Et aussi

Retour en images Autour de la création Macbeth, nous vous proposons un moment sous forme de « retour en images » en compagnie de Laurent Pelly. La projection de photos de répétitions, de maquettes, de décors permettra de revenir avec l’artiste sur les choix qui ont guidé son travail de création.Le jeudi 29 mars à 19 h au Petit théâtre, entrée libre sur réservation : 05 34 45 05 05Côté coulisses Le TNT vous ouvre ses portes pour une visite : plateau, cintres, dessous de scène, machinerie, le théâtre n’aura plus de secret pour vous !Le samedi 31 mars à 14 h, entrée libre, réservation indispensable : 05 34 45 05 05Conférence-débat « L'énigme du pouvoir, entre domination et servitude volontaire ». En partenariat avec les éditions érès.A l'occasion du cycle de représentations "L'ivresse du pouvoir" et en écho avec le rendez-vous politique de ce printemps, les éditions érès et le TNT vous invitent à une conférence débat avec Eugène Enriquez, auteur de Clinique du pouvoir, les figures du maître (érès, rééd 2012) et Vincent de Gaulejac (dernier ouvrage paru, Travail, les raisons de la colère, Seuil, 2011), professeur de sociologie à l'université Paris 7, directeur de la collection "Sociologie clinique"(érès).Le samedi 17 mars à 16h au Petit théâtre, entrée libre sur réservation : 05 34 45 05 05

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