Texte et mise en scène Frédéric Fisbach Avec Juliette Binoche , Nicolas Bouchaud , Bénédicte Cerutti

Juliette Binoche retrouve – enfin ! – l’Odéon, qui fut l’une des dernières scènes à la voir prendre son envol dans une mémorable Mouette, où elle interprétait Nina face à André Dussolier dans une mise en scène de Konchalovski. Depuis, ses apparitions sur les planches se comptent sur les doigts d’une main. Il lui fallait un rôle à sa mesure. Relisant Mademoiselle Julie, Frédéric Fisbach a aussitôt songé à elle : «cette pièce, souligne-t-il, condense une foule de thèmes comme l’égalité entre les êtres, entre riches et pauvres, entre homme et femme, le poids des conventions, les prérogatives de l’inconscient, l’annonce de la mort de Dieu». Dans Mademoiselle Julie, Strindberg a donc concentré toutes les ressources de sa dramaturgie, inventant une créature inoubliable de morgue, de volupté, de détresse, de violence et d’abandon. La fascination amoureuse entre maîtresse et valet, inscrite ici par Fisbach et son scénographe, Laurent Berger, dans une boîte de verre presque entomologique, n’est que la face émergée d’une lutte à mort où chacun pousse l’autre à assumer jusqu’au bout le visage cruel de son désir. Face à Binoche, Nicolas Bouchaud revient lui aussi imposer son énergie dans un théâtre où il a triomphé plus d’une fois dans les mises en scène de Jean-François Sivadier. Et Bénédicte Cerutti n’est pas en reste, elle que nous avons pu applaudir à l’Odéon dans l’Orestie d’Olivier Py et dans l’Othello d’Eric Vigner.

Juliette Binoche joue Mademoiselle Julie
Juliette Binoche joue Mademoiselle Julie © Christophe Raynaud de Lage

Notes de reprise(s) : amoureux fou du théâtre

Chance de la reprise, nous allons pouvoir nous donner de nouveaux enjeux, chercher encore, prendre encore plus de risques.Nous parlons des rythmes, de la façon dont la parole organise l’agencement des temporalités du spectacle. Je parle à nouveau du temps, du fait que la pièce est une fausse continuité. J’ai introduit des ellipses pour signifier cette discontinuité.Nous parlons d’introduire des silences dans les flots de paroles, et là on commence à s’approcher de choses qui me passionnent. Et si la parole n’était là que pour faire exister le silence ? Non pas « arrêter de parler » mais « commencer un silence », le créer, et le finir avec la reprise de la parole. Le sens se poursuivrait dans les silences qui ouvrent sur les profondeurs. On parle musique, musique pour la voix parlée et corps parlants, je jubile. Nous reparlons de l’espace et je me rends compte que le travail a sédimenté. Ils ont envie d’aller plus loin dans le travail avec ce white cube qui vient de la scénographie des arts plastiques, ils sentent ce que cet espace propose comme ouverture vers la performance et un autre rapport à l’image et à l’exposition du corps. Ils parlent de ce qu’ils ont envie de tenter. Je me dis que le comédien contemporain est un athlète de très haut niveau, capable d’être éloquent et de transmettre une pensée ou une émotion, non seulement en usant de son corps et de sa voix, mais aussi par son intelligence à comprendre qu’une vitre dont on s’approche peut être bouleversante, que c’est elle alors qui devient le protagoniste pour un instant, de même pour une bouteille, un mur éclairé, un son. Tous les arts viennent se représenter sur la scène, je jubile. Il nous reste quelques jours avant la première de la reprise en tournée, à Reims. Mon travail maintenant est de les amener devant le public en continuant à creuser dans cette direction. Je vais modifier, tailler, transformer ce qui doit l’être pour les accompagner et mettre en avant la « qualité » singulière du jeu autour duquel nous nous sommes retrouvés.Frédéric Fisbach

Une tragédie naturaliste?

August Strindberg (1849-1912) écrit Mademoiselle Julie en 1888. Il intitule sa pièce Une tragédie naturaliste. La littérature romanesque suivait depuis une vingtaine d’années le mouvement naturaliste initié par Émile Zola, dont Strindberg se sentait très proche.Le théâtre à son tour venait de s’inscrire dans ce courant. André Antoine (1858-1943), l’inventeur de la notion de metteur en scène (et de l’expression « avant-garde » appliquée à l’art), avait créé en 1887 à Paris le Théâtre Libre. Le naturalisme faisait alors son apparition sur scène. Il s’agissait de donner au spectateur l’illusion d’assister à une « tranche de vie ». Antoine a révolutionné l’art théâtral : décors et accessoires réels, obscurité dans la salle, importance de la gestuelle et de l’intonation réalistes, et surtout répétitions minutieuses. C’est à Paris en 1893 que fut créé sur scène Mademoiselle Julie. Les tentatives antérieures, au Danemark (1889) et en Allemagne (1892), ayant été censurées. Les thèmes de la pièce, sa liberté de ton (la potion abortive que prépare Kristin, ou affirmer que Julie a ses règles, par exemple), étaient jugés scandaleux.La pièce s’accordait parfaitement avec cette nouvelle approche théâtrale. Presque simultanément, le mouvement symboliste est apparu sur la scène du théâtre. Nourri par la découverte de l’inconscient, par une forme d’abstraction déjà présente dans la poésie, il tirait parti notamment de la lumière électrique pour créer des ambiances évocatrices des états intérieurs des personnages. Aurélien Lugné-Poe (1869-1940), un des pères du symbolisme, mit en scène la pièce en 1894 à Paris au Théâtre de l’OEuvre. Encore une fois, le texte se révélait adapté à cette nouvelle pratique théâtrale.Mademoiselle Julie fut créé en Suède en 1906. Depuis, elle n’a pas cessé d’être jouée dans des esthétiques très diverses. On peut s’interroger sur la qualification de « naturaliste » que Strindberg a souhaitée pour sa pièce. Sans doute signifiait-elle pour lui « vérité psychologique », car son projet était de transcrire dans une problématique sociale les méandres du désir amoureux, et de démontrer que « l’âme est faite de bric et de broc », comme il l’écrit dans sa préface. C’est parce qu’elle atteint une forme d’universalisme, bien au-delà du contexte suédois du XIXe siècle, que Mademoiselle Julie a pu s’inscrire durablement dans le répertoire théâtral mondial, au point d’être aujourd’hui l’une des pièces les plus souvent jouées.Benoît Résillot, dramaturge

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