Ça quand même fut créée en 2004, en écho aux multiples questions soulevées par la mise en place d’un nouveau protocole d’indemnisation des artistes intermittents.

Aux inquiétudes suscitées, Maguy Marin et Denis Mariotte n’ont qu’une chose à offrir : leur présence, leurs corps qui se démultiplient au fil du spectacle dans un somptueux minimalisme gestuel et un raffiné goût de l’accessoire. Ils sont là, juste là, ensemble, et le public avec eux.

Entretien avec Maguy Marin et Denis Mariotte :

Six pièces dont une création, le portrait de Maguy Marin imaginé par le Festival d’Automne à Paris offre un parcours d’une belle densité dans l’oeuvre de la chorégraphe et de son collaborateur, le compositeur Denis Mariotte. De May B ., pièce emblématique des années 80, à Cendrillon et Faces , créées pour le Ballet de l’Opéra de Lyon, ou de la première pièce en duo de Maguy Marin et Denis Mariotte, Ça quand même , à deux propositions solos, Cap au pire pour elle et Prises/Reprises pour lui, ce parcours se finit en beauté avec une création pour le Festival.L’occasion pour organiser ce dialogue en forme de machine à remonter le temps pour mieux parler du présent et de son avenir.Vous travaillez ensemble depuis le milieu des années 80. Comment s’est produite votre première collaboration ?Denis Mariotte : Ça s’est fait comme ça, sur un désir de se confronter, en 1988.Maguy Marin : C’était pour Coup d’état .Il fallait qu’on fasse une affiche et Denis nous a envoyé un projet. C’était une très belle affiche qu’on a gardée d’ailleurs. Il était musicien évidemment, mais la première rencontre s’est faite sur un projet plastique. C’est assez amusant.Denis Mariotte : Après j’ai fait le décor de Qu’est-ce que ça me fait à moi ? au Festival d’Avignon et on a pensé la pièce ensemble.

Je ne me suis pas penché sur l’écriture de la musique parce qu’à l’époque, je ne me sentais pas assez mûr pour inventer une musique de scène. Petit à petit, la collaboration s’est épaissie et est devenue aussi bien musicale que réflexive sur les pièces qu’on faisait ensemble.Cela a modifié aussi le travail sur la danse. Je me rappelle que Maguy disait qu’il fallait que les danseurs apprennent à chanter, à être musiciens. C’était un apprentissage réciproque.Maguy Marin : Oui, c’est en 1993 avec Waterzooï qu’on a commencé à faire travailler les danseurs musicalement. Et là, on n’a plus arrêté pendant presque dix ans.Denis Mariotte : Dans toute cette série de pièces, jusqu’en 2001, tout ce qu’on entend est produit du plateau, avec toutes les inventions qu’on a pu faire dans la mise en scène : qu’est-ce que ça implique de porter un instrument, d’être derrière ou de le transporter, de pouvoir marcher avec ?Dans votre parcours, il y a d’autres traversées constantes. Par exemple les masques, de May B . à Cendrillon en passant par Ça quand même ou Faces, si par masque, on entend aussi le fait de se grimer le visage, de porter des lunettes de soleil ou de tenir une cannette de coca-cola.Maguy Marin : Oui, bien sûr. Ça a commencé très vite avec des pièces que personne n’a jamais vues, en 1978, mais dans May B ou Eden , la question du masque et même du masque du corps, a été trèsimportante. Alors, qu’est-ce que c’est ? J’aurais du mal à le décrire, mais c’est vrai que les lunettes de soleil de Faces ou le fait qu’on ne reconnaisse pas la personne qui est en train d’agir, ce rapport où le corps de l’interprète est un médium, un moyen de faire exister quelque chose d’autre que lui même sur le plateau, me semble quelque chose de très important.

Denis Mariotte : Il y a toujours une volonté d’impliquer le corps pour l’enfouir quelque part, très profondément, et en même temps, surtout dans les dernières pièces, il y a aussi parallèlement cette distanciation où on voit souvent l’interprète qui se présente d’abord à nu pour bien marquer cette frontière :entrer intensément dans les modifications d’un corps et ne pas oublier qu’on est en représentation et qu’il y a une sorte de chose factice qui a son importance.Maguy Marin : Ce sont des constructions en fait. Il y a aussi le langage, pas seulement pour le sens qu’il délivre, mais aussi dans ce qu’il a d’inaudible ou de musical. C’est parfois une évidence, de Cap au pire à Ça quand même.Maguy Marin : Il y a plusieurs traitements : les sonorités, les intonations, le sens des mots. Ensuite, il y a un travail rythmique parce que la question de la musicalité est très importante. Dans Ça quand même , le texte a une sorte de sincérité, mais c’est d’abord un travail poétique, même si c’est écrit très simplement par rapport à une pensée en commun, écrite et composée de façon rythmique qui fait une large place à l’humour. C’est une pensée qui se rit aussi d’elle-même. Mais le sens est toujours présent.Denis Mariotte : C’est vrai qu’il y a toujours la question des mots, du sens, forcément, mais pas à travers une lecture didactique, plutôt par quelque chose de musical où le sens passe et donne une forme ; où les corps sont impliqués. C’est pareil pour la musique qui doit donner la sensation de rentrer dans les corps et dans le même temps d’émaner des corps.[...]

Propos recueillis par Fabienne Arverspour le Festival d’Automne à Paris

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