Mise en scène, décor et costumes de Laurent PellyAvec Philippe Bérodot, Georges Bigot, Charlotte Clamens, Charlotte Dumartheray, Clément Durand, Gérôme Ferchaud, Rémi Gibier, Cédric Leproust, Jérôme Pouly de la Comédie-Française, Antoine Raffalli et Matthieu Tune

Le pire et le meilleur de l'humanité

L’île de Man, sur ce rocher au milieu de la mer, le roi et sa suite poursuivent Lord Slada qui s’est enfui avec Lady Janet dont le roi est amoureux. Les tourtereaux rebelles se sont cachés dans une église au milieu d’un cloître, au fond d’une forêt. Là, vivent deux proscrits, la sorcière Zineb qui vient d’avoir cent ans et le voleur Aïrolo. Depuis trois jours, les amoureux se cachent. Ils ne mangent rien, ne boivent rien car dans ce cloître, la végétation est vénéneuse, les rivières sont poison… C’est au coeur de cette nature mystérieuse et puissante qu’Aïrolo rencontre les amants – « couple frais et céleste » – et séduit, décide de les aider…

Mangeront-ils ?, que Victor Hugo écrivit pendant son exil à Guernesey fait, comme Mille francs de récompense, partie du Théâtre en liberté. En effet, c’est une comédie en vers débridée, insensée . Mais sous l’histoire rocambolesque, tandis que les vers se battent les flancs, le grand Hugo qui rit parle de justice et de vérité et traite, comme toujours et souvent de la puissance des faibles et de la grandeur des petits . Car le roi est cruel, car le roi est bête , car la sorcière de cent ans a un talisman qui sauve les bandits au coeur tendre qui sont le pire et le meilleur de l’humanité…Il ne reste plus qu’à suivre Hugo, dans ses audaces et sa liberté, dans la violence et le danger, le burlesque, la fable et la fantaisie et accrocher un rêve à l’astre qui nous luit, clou de la panoplie immense de la nuit.A.M

Présentation de la pièce par Thierry Fiorile dans le journal de 8h le 9 avril

Un esprit ouragan changeant cent fois de formes

Extraits de l'entretien avec Laurent PellyCette triomphante pièce que tu appelles comédie et pour laquelle il faudra trouver une rubrique nouvelle pour la distinguer de tout ce qui a été fait jusqu’à présent pour la scène.Juliette Drouet à Victor Hugo – Lettre du 25 février 1867

Maquette du décor de Mangeront-ils ? de Laurent Pelly
Maquette du décor de Mangeront-ils ? de Laurent Pelly © Laurent Pelly

Il y a trois saisons, vous montiez Mille francs de récompense du même Victor Hugo. Vous aimez particulièrement ce Théâtre en liberté... La recherche dramatique et poétique, le discours humaniste, politique et philosophique, ajoutés à la fantaisie présente jusque dans ses drames me surprennent chaque fois que je relis, bien au-delà du Théâtre en liberté, l’oeuvre théâtrale de Hugo. Ceci étant, avec Mille francs de récompense on était dans une forme relativement moderne : une oeuvre en prose relevant du réalisme social, une histoire se déroulant sous le Directoire, une époque voisine de celle de l’écriture. Avec Mangeront-ils ?, on est dans quelque chose de plus débridé, tant au niveau du contenu que de la forme : des alexandrins échevelés vous font naviguer entre farce, pamphlet politique, poème lyrique, discours humaniste, propos philosophique sur la nature, et un zeste de mélo. Il y a en outre dans cette pièce une particularité qu’on ne trouve pas dans Mille francs de récompense : une espèce de féérie, un aspect magique, un mélange de grandiose et de grotesque qui lui donnent une couleur shakespearienne.

A quoi tient, selon vous, la singularité de cette oeuvre ? A la diversité des directions qu’elle parcourt. Avec seulement six personnages, elle brasse des thèmes aussi denses que la nature, le pouvoir et l’amour. Des thèmes incarnés par des personnages qui fonctionnent par couples. Deux amoureux – Lady Janet et Lord Slada – ne se nourrissant que d’amour et de mots – sont poursuivis par le Roi de Man, son âme damnée et ses sbires, un roi chasseur qui dévore ses sujets alors que ceux-ci crèvent de faim. On n’est plus dans la traditionnelle violence des armes, mais dans le présent d’une société tyrannique où la violence sociale prend les traits de la famine. Une violence plus moderne qui n’appartient pas au seul temps des sorcières et des sarbacanes. Et ces tourtereaux seront sauvés par qui ? Deux marginaux vivant à l’état de nature, des contemplatifs de l’univers qui font corps avec lui car ils savent se mettre à son écoute. Occasion de plus pour Hugo de montrer qu’il existe– c’est le titre qu’il avait d’abord envisagé pour ce Théâtre en liberté – La Puissance des faibles.L’autre singularité, qui n’est pas un des moindres défis pour le metteur en scène, c’est l’irreprésentable. La didascalie initiale – qui définit l’espace – est absolument ahurissante. Par sa complexité et les niveaux de jeu qu’elle induit, c’est un défi posé à la représentation. Mais cette pièce reste du grand théâtre d’acteur. Du magnifique théâtre populaire.

Croquis de costume de Laurent Pelly
Croquis de costume de Laurent Pelly © Laurent Pelly

L’espace – piège et refuge – occupe une place déterminante. On pense aux encres oniriques dessinées par Hugo ou à l’atmosphère des tableaux de Caspar D. Friedrich... Comment avez-vous choisi de le traiter pour relever le défi de la didascalie que vous évoquiez ? A vouloir la suivre au pied de la lettre, ce n’est pas jouable : on parvient difficilement à comprendre comment l’espace est conçu ou imaginé ! Ce qui importe c’est l’idée de l’asile sacré d’un côté, la présence de la mer et d’une nature démesurée de l’autre. Un monastère sur une île. Un endroit doublement borné. Deux mondes séparés à clairement topographier. La scénographie se construit autour d’une nature démesurée, quasi fantastique qui permet de retranscrire la dimension onirique de cette didascalie initiale, de créer une sorte d’espace magique, un univers visuel fort qui permet d’oublier les références trop concrètes. Jouer sur une nature monumentale est un moyen d’éclairer la petitesse des personnages perdus dans cet univers, d’en faire des insectes. C’est pourquoi, en utilisant une dominante en noir et blanc, ils évoluent dans un espace qui peut aussi se lire comme une sorte de castelet. Comme des marionnettes, légères et graphiques.

Que devient la mer, échappée vers la liberté et l’utopie, dans votre conception de l’espace ? Comme il n’était donc pas question de produire quelque chose de réaliste, mais d’être plutôt dans une sorte de transposition, le décor que j’ai choisi relève plus d’une installation graphique et épurée, la mer prendra l’image du poète et de son oeuvre-océan, sous forme d’une toile se donnant à lire au spectateur.

La dialectique entre fantaisie onirique et concret symbolique semble être une des difficultés de mise en oeuvre de la pièce ? C’est tout le temps ainsi chez Hugo : on est dans la cohabitation entre sublime et dérisoire du réel. Sans compter que cette pièce, plus que toute autre, confronte matériel et spirituel. Quant à la fantaisie et à l’onirique, ils sont au service d’un discours avant tout politique. Mangeront-ils ? est d’abord une pièce contre. Contre la brutalité de la tyrannie et des prédateurs de tous ordres. Contre la peine de mort. Contre la bêtise de l’homme face à la puissance de la nature. Ce regard sur la bêtise est une trace que je scrute depuis longtemps : on n’est pas loin du Roi nu d’Evgueni Schwartz et ce Roi de Man, dérisoire et ridicule, a une dimension ubuesque. La pièce que termine Hugo à Guernesey, le 27 avril 1867, n’est guère éloignée dans le temps d’Ubu que Jarry publie en 1896 !

Croquis de costume de Laurent Pelly
Croquis de costume de Laurent Pelly © Laurent Pelly

Il y a dans cette pièce une sorcière assez éloignée de la traditionnelle figure satanique...

Ce n’est pas la sorcière de Macbeth, mais celle de Michelet qui voyait en elle une créature énigmatique, insaisissable, « un aérolithe venu on ne sait d’où». Figure tutélaire qui plane sur l’ensemble de la pièce, Zineb, femme révoltée issue des temps de désespoir, possède une compréhension du monde, une connaissance de la nature. A l’attitude tyrannique et conquérante des hommes, elle oppose une attitude de protection, pour ne pas dire de charité. Médiatrice entre les forces invisibles de la nature et l’humanité, c’est une sorte de bouche d’ombre et, en même temps une vieille folle dont on peut aussi se demander, quand elle porte la parole de la puissante nature, ce qu’elle a absorbé pour pouvoir tenir ce genre de propos. A-t-elle un véritable pouvoir ou est-elle plus maline que les autres ? Au fond, c’est le hasard qui lui fait connaître le contenu du message attaché à la patte du pigeon et qu’elle présentera comme une preuve de ses talents divinatoires ; c’est le hasard qui, en partie, sauve Aïrolo. La réussite du personnage tient à ce qu’il soit le plus souvent sur le fil. On peut la croire morte à la fin du premier acte, quand elle se redresse brutalement au second pour tenir tête au Roi, et avec quelle vigueur et quelle intelligence ! On ne peut laisser tomber cette dimension burlesque...

Et Aïrolo... ? C’est Gavroche, Jean Valjean et Glapieu, Puck et Ariel : un enfant sauvage, extrêmement visionnaire sur l’humanité – ce qui le rapproche des personnages shakespeariens – et en même temps un marginal, un voyou libertaire. Impertinent, désinvolte, il y a dans sa parole la lucidité et la naïveté de celui qui rit. Et ce rire est un cri, une flamme, une énergie. Celle de la nature, celle de la vie. Plus rêveur que le Glapieu de Mille francs de récompense, il a certes le même regard que lui sur les situations, se retrouve seul comme lui à la fin. Mais quand Glapieu retourne au bagne, lui, renverse le pouvoir, amène le Roi à abdiquer, ouvre la voie à la démocratie. On ne sait certes pas ce que Janet et Lord Slada feront du pouvoir qu’il leur offre, mais l’espoir est permis : leur discours est d’amour, jamais politique !

Croquis de costume de Laurent Pelly
Croquis de costume de Laurent Pelly © Laurent Pelly

Où est selon vous Victor Hugo à travers tous ces personnages ? Ce que je trouve étonnant, c’est que, dans cette pièce, il est dans tous les personnages...

Même dans celui du Roi ? Le savoureux discours que Hugo lui fait tenir ne peut que surprendre. Mais le fait que ce soit ce roi-là qui le tienne en relativise la portée. Au fond, ce roi permet au poète d’exprimer son anticléricalisme et en même temps de s’en dédouaner, puisqu’il met ses propos dans la bouche d’un imbécile. Ce qui ne manque ni de puissance ni... d’humour !

En quoi a consisté votre travail sur l’alexandrin ? Mangeront-ils ? est un conte cruel, drôle et grave, une rêverie écrite dans une langue folle. Les vers caracolent, débridés, déstructurés, disloqués, concassés... Ce qui est compliqué c’est de parvenir à faire entendre l’audace de la versification de cette langue luxuriante. Je crois que ce n’est possible qu’en respectant scrupuleusement la ponctuation et la métrique. Car la versification est loin d’être toujours une contrainte : l’alexandrin est une forme musicale qui peut porter le comédien dans son travail. Cette pièce politique contient d’extraordinaires fulgurances lyriques et sentimentales : la longue et belle tirade de Lord Slada ne serait, chez tout autre, qu’une très conventionnelle scène d’amour.

Paradoxalement cette comédie, et dès la première réplique, parle sans cesse de la mort. Et le plus souvent avec bonne humeur... Parce que mourir est dans la nature et que vivre c’est mourir. Quant Zineb entre dans la mort - moment émouvant et glaçant, naïf et mystérieusement beau - en transmettant son talisman elle sauve une vie. Loin d’être vécue sur le mode tragique, la mort est ici vécue comme une révélation. Elle est une naissance, le moment où l’homme peut réintégrer le cycle de la nature dont il a si souvent été le prédateur. Le moment où, fusionnant avec l’infini, il peut revivre à travers d’autres formes de vie, rejoindre le grand tout qui nous lie et nous englobe. A travers la mort, Hugo parle en somme de la vie. Et avec quelle énergie !Propos recueillis par Jean-Louis Pélissou Février 2013

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