de Jean-Claude Grumbergmise en scène Charles Tordjmanavec Pierre Arditi et Catherine Hiegel

Monte le son qu’on loupe pas les pubs !

Pierre Arditi et Catherine Hiegel , un couple qui n’a pas oublié la tendresse, mais dont l’amour est un peu retombé comme un soufflé, se cherche sans cesse des poux. Un portrait aigre doux d’une France à pantoufles et à la télé trop allumée.

Pourquoi je mets en scène Moi je crois pas ! de Jean-Claude Grumberg : D’abord et le plus simplement du monde parce que j’aime l’auteur qu’est Jean-Claude Grumberg. L’aventure incroyable vécue avec Vers toi terre promise qui fut notre première collaboration fut un tel bonheur qu’il n’est pas utile de se priver d’en connaître un autre...Moi je crois pas ! met en scène un couple pas vraiment tout jeune et pas vraiment tout vieux. Un couple qui a vécu. Et pourtant au final une sorte de couple abstrait. Un couple qui essaie de s’accorder comme on pourrait le dire de deux instruments qui tentent de s’accorder. Cette recherche, cette tension vers l’accord c’est une des choses de la vie les plus évidentes, et en même temps l’une des plus motrices. Et en même temps éminemment théâtrale parce que le conflit est quasiment permanent. Toutes les scènes de Moi je crois pas ! (qui au fond est une pièce franchement laïque) commencent par ce «moi je crois pas» plutôt masculin à quoi répondun «moi je crois» plutôt féminin .

Moi je crois pas !
Moi je crois pas ! © Giovanni Cittadini Cesi

Alors on plonge dans le vertige du désaccord le plus petit, le plus absurde, le plus improbable qui soit. Tout est prétexte à aller se coucher seul, ou regarder seul la télé avec une préférence pour les reportages animaliers. Tout peut faire désaccord parce qu’il y a besoin de cela pour faire résonner dans un appartement vide le son non pas de la discorde mais de la difficulté à dire « je t’aime » et s’embrasser à pleine bouche. [.....]Nous laisserons le vertige de ce temps disparu et un peu vide se saisir de n’importe quel prétexte pour dire «Je ne crois pas» quand l’autre dit «Je crois» : histoire de continuer à vivre. Et c’est cette course têtue de l’un et de l’autre que porte ce terrible désir d’avoir raison qui devrait nous amener parce que nous nous reconnaissons, à rire de ce malheur à deux. « Rien n’est plus drôle que le malheur» dit Samuel Beckett.[.....]

Pour que les acteurs soient au plus près de nous-mêmes et d’eux-mêmes, l’espace sera une espèce d’espace neutre, innocent comme eux-mêmes le sont. Au fond, voici des anges qui n’ont qu’un seul empêchement, celui d’avoir du mal à dire à l’autre :« ce soir on se tait on se parle de nous de quand on était beau de quand on était joli et on s’embrasse» . Vers toi terre promise de Jean-Claude Grumberg m’engageait dans l’espace de la douleur et de la famille, Moi je crois pas ! m’emmène dans la chambre un peu fermée d’un couple. À chaque fois je retrouve la difficulté de dire et à chaque fois l’inconscience de nos comportements face au temps qui se perd. Ici, au théâtre le désaccord c’est comme la nécessité de tracer une boucle infinie peut-être pour prolonger la vie le plus loin possible. Alors la vie devient elle-même la répétition infinie de la recherche de l’accord. On pourrait appeler ça le comique de répétition.Charles Tordjman

Moi je crois pas !
Moi je crois pas ! © Giovanni Cittadini Cesi

Entretien avec Charles Tordjman __

Votre rencontre avec l’oeuvre de Jean- Claude Grumberg est pour le moins tardive, pourquoi ? Nous avons eu un entremetteur tardif : l’écrivain Paul Tabet, ancien directeur de Beaumarchais, m’a donné à lire le texte Vers toi Terre promise. Paradoxalement, à la première lecture, Vers toi Terre promise ne m’a pas vraiment touché. Le thème était trop proche peut-être de mes préoccupations familiales, de mes propres questionnements identitaires. C’est quand je me suis rendu en Israël, alors que je devais assister à la pose d’une pierre tombale pour une très jeune nièce, que j’ai repensé au texte. Et il m’a bouleversé. J’ai compris que le thème principal m’avait échappé : le deuil, la douleur intime, la perte de l’enfant. Je l’ai relu allez savoir pourquoi, j’ai pleuré. Paul Tabet nous a ensuite réunis lors d’un dîner, pendant lequel un convive bavard monopolisait la parole. Nous avons ressenti Jean-Claude Grumberg et moi, une souriante antipathie à son égard. Est née alors une grande complicité ! Avec son humour, son décalage, son regard rieur, caustique, son amour de la vie, j’ai reconnu en lui comme un frère. Nous avons en commun cette idée que tout, finalement, n’a pas tant d’importance, puisqu’il faudra finir. Et que même finir, au bout du compte, cen’est pas si terrible.

Travaillez-vous avec lui une adaptation du texte Moi je crois pas ! ? Grumberg est disponible, c’est un auteur qui entend les remarques, qui les accepte. Je peux lui proposer des coupes, des aménagements. Nous en parlons beaucoup. Mais au bout du compte, il n’y aura quasiment aucun changement ! [.....]

La pièce a-t-elle été écrite pour Pierre Arditi ? Jean-Claude et Pierre racontent volontiers qu’un jour, Arditi a trouvé dans sa boîte à lettres le manuscrit de Moi je crois pas ! dans lequel le personnage de l’homme se vautre devant une télévision, et regarde des documentaires animaliers dont la voix est assurée par Arditi lui-même ! Pierre a appelé Grumberg, « Comment ? Lui en commentateur animalier ? », Grumberg lui a répondu que la seule solution pour ne pas se limiter au commentaire c’était qu’il joue la pièce. Pierre Arditi a répondu qu’il n’était pas question que quelqu’un d’autre le joue ! Pierre lui-même a ensuite souhaité que Catherine Hiegel joue la femme. C’est une admirable idée. Et je compte bien, dans ma mise en scène, faire entendre les documentaires animaliers commentés aussi par Arditi… [.....] La pièce expose un couple qui se trouve en proie à un vide sidéral. La parole est là pour couvrir le vide. L’homme déclenche des conversations en lâchant « Moi je crois pas », c’est une réplique négative, à laquelle la femme répond par l’opposition. Le procédé est simple. Ils s’affrontent pour oublier le vide, et parlent pour ne pas avoir à se dire qu’ils s’aiment. Ce n’est pas un petit couple français xénophobe dans une scène de ménage, mais un homme et une femme, sans âge, qui comblent le vide, effleurent l’émotion, la tendresse. Ils regardent devant eux, c’est tout. C’est un couple universel. [.....] « On était jolis avant » dit le couple de Fin de partie chez Beckett. Je voudrais travailler à retrouver la mémoire de ce moment où ils étaient « jolis ».

Moi je crois pas !
Moi je crois pas ! © Giovanni Cittadini Cesi

Tout ce qui se dit tourne jusqu’au vertige, jusqu’à la répétition vaine des conversations initiales. Cela n’a pas de sens, mais ça comble le temps, un temps absurde qui recouvre des accords, de la tendresse, de l’amour.

Dans quel espace évolueront Catherine Hiegel et Pierre Arditi ? Je ne veux pas mettre en scène l’exhibition de deux monstres de scène. Je veux traquer l’émotion. J’aime infiniment ces deux immenses acteurs. Je veux qu’on les voie, et qu’on les voie parfaitement, dans des lumières fortes. Nous allons les surexposer. La scénographie sera claire, épurée. Sans accessoire ni meuble. Ils seront là comme deux anges, après la mort, qui tenteraient de se rappeler ce qu’ils ont pu se dire de leur vivant, toutes ces choses qui n’allaient pas, pour se donner une deuxième chance. Dans l’espace, on retrouvera des volumes de Vers toi Terre promise, comme un rappel à l’oeuvre de Grumberg. Et là, une télévision, comme un troisième personnage, lâchera ombres, lumières et couleurs qui ouvriront je l’espère au fantastique et à l’onirisme. Il n’y aura aucune époque signifiée. L’espace n’aura rien d’anecdotique, de quotidien. Je veux trouver la vérité de cecouple émouvant et drôle. Nous n’aurons pas à faire à deux français moyens, usés, qui s’engueulent. Mais à deux forces contraires et tendres, toniques, deux créatures parfois déchirées, aspirées par ce troisième personnage qu’est leur télévision.Propos recueillis par Pierre Notte.

Création de l'affiche : Atalante/ Stéphane Trapier

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