La Chair qui dit oui épilogue d’Ulysse de James Joycetraduction Tiphaine Samoyaultmise en scène Laurent Laffargue artiste associé du Théâtre de la CommuneAvec Céline Sallette

Fascinante aventure qu’est l’Ulysse de James Joyce ; le monologue final, celui de la femme du héros, est une invitation sulfureuse à nous y (re)plonger. C’est la nuit, Molly est à portée de sommeil, son amant vient de partir, et elle pense en toute impudeur. Le spectateur se trouve aux premières loges d’un discours spontané ; un flux d’idées, d’impressions se combinent sans cesse ; le présent affleure le passé. Soudain, dans cette liberté absolue du dire, l’intime rejoint l’universel ; Molly devient l’essence même d’une femme de chair ; entreprise audacieuse que de poser, de l’intérieur, la question de la féminité, qui plus est en 1922 et pour un homme.La langue brûlante de James Joyce est jouissive, sa musicalité éloquente, l’innocence de son héroïne, puisqu’elle ne tait rien, force dramatique. Qu’elle existe sur scène fait sens avec délice ; Céline Sallette, comédienne à l’ingénuité déroutante, saura faire corps avec elle.Heureux celui qui connaîtra le vertige d’une telle confession dont le mot de la fin, « Oui », un oui absolu et sans objet, ouvre à jamais tous les possibles.

Molly Bloom
Molly Bloom © Brigitte Enguérand

> la chambre est pas mal depuis que j’ai tout changé de place qu’il compte pas que je vais prendre n’importe quel pensionnaire ramassé dans la rue parce qu’il a pris pour maison un grand bazar comme ça je lui donnerai une dernière chance je me lèverai tôt demain matin j’irai peut être faire un tour dans les marchés je sais ce que je vais faire je vais aller et venir plutôt gaie mais pas trop en chantant un peu de temps en temps mi fa pieta Masetto et puis je commencerai à m’habiller pour sortir presto non son piu forte je mettrai ce que j’ai de mieux comme chemise et pantalon je le laisserai me mater un bon coup pour faire lever sa petite bite Ulysse, épilogue

Le monologue de Molly Bloom

Le personnage Molly Bloom, femme de Léopold Bloom, n’apparaît directement que deux fois dans le roman de James Joyce.Une fois dans le premier épisode de la seconde partie, et une fois encore à la fin, pour prononcer l’épilogue. Mais elle est constamment présente dans les pensées de son mari tandis qu’il poursuit ses pérégrinations tout au long de la journée.En huit phrases sans ponctuation, d’environ cinq mille mots chacune, Marion (Molly) brosse un portrait d’elle-même que Léopold ne connaît pas, un portrait d’un Poldy (Léopold) qui s’ignore et que ses amis ignorent, et le portrait d’un univers dont les valeurs seraient contestées par tous les autres personnages du livre.Rien en Molly Bloom n’évoque la froideur d’une abstraction, et cependant, elle est plus symbolique que tout autre personnage d’Ulysse. Ce qu’elle symbolise est évident : c’est la terre toute grouillante avec son foisonnement innombrable de créatures.

Le monologue de Molly Bloom commence donc par « Oui parce qu’avant jamais il a fait une chose pareille de demander qu’on lui serve son petit déjeuner au lit… » et s’achève après huit sentences sur « et oui j'ai dit oui je veux bien Oui ». Le Oui de Joyce est un des plus beaux Oui de toute la littérature, il rejoint le Yes de Yoko Ono (au plafond, à lire avec une loupe, après avoir grimpé un escabeau) qui conquit John Lennon lors de l’exposition à l’Indica Gallery le 9 novembre 1966 – mais qui signa la séparation des Beatles. En disant Oui à une femme, l’homme dit Non au reste.Dire Oui à Ulysse vous oblige à analyser, à enregistrer, à scruter et étudier ce que vous avez refusé dans votre vie. Le monologue de Molly serpente à travers les 40 dernières pages d’Ulysse comme une rivière étale ses méandres dans la plaine et trace le cours de son lit grâce à la logique interne de sa propre fluidité et de son propre poids.Selon James Joyce, son monologue tourne lentement, régulièrement.

Molly Bloom
Molly Bloom © Brigitte Enguérand

Les quatre points cardinaux de ce monologue sont : les seins, les fesses, la matrice et le sexe de la femme, que représentent respectivement les mots. C’est de toute évidence par l’intermédiaire de son corps, en tant que symbole de la terre féconde et maternelle, que Molly s’exprime.

James Joyce a écrit : « Il me semble que Pénélope (Molly) est une femme parfaitement saine, complète, amorale, amendable, fertilisable, déloyale, engageante, astucieuse, bornée, prudente, indifférente »Molly déteste la politique, le nationalisme, elle craint le tonnerre, désapprouve la brutalité et pense que son mari sait beaucoup de choses. Molly, c’est le Cosmos, Gaïa, la Terre-Mère, fécondatrice et joueuse, incertaine et éternelle. Molly, c’est l’incarnation de l’amour fou que portait Joyce à sa femme, Nora.Mais surtout Molly, c’est le premier personnage féminin à parler depuis elle-même comme aucune femme ne s’est écrit jusqu’à lors : sans fards, sans limites, sans faux espoirs.Molly Bloom est un personnage qui assume jusqu’au bout le véritable rôle de fiction . Car la fiction ne sert vraiment à rien si elle ne nous apprend pas à détester l’illusion. La fiction est nuisible si elle ne nous apprend pas à retourner à la réalité et à l’aimer.Même si on a l’impression que la réalité ne nous aime pas. Même si cette dernière ressemble à un immense brouillon, rempli de ratures, de corrections illisibles, de lapsus, de pattes de mouches... Ce n’est pas la réalité qui est affreuse, c’est son mélange insensé avec l’illusion. L’art, c’est « la mise au net » de la vie.

La tournée

  • le 31 janvier 2013 à Muret - du 5 au 9 février 2013 au Théâtre National Bordeaux Aquitaine - du 12 au 13 février2013 au Moulin du Roc de Niort - du 21 au 22 mai 2012 au Théâtre de l’Ouest Parisien – Boulogne Billancourt
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