D’Arthur Miller / Mise en scène et texte français Claudia StaviskyAvec François Marthouret - Willy Loman , Hélène Alexandridis - Linda Loman , Jean-Claude Durand - Charley , Alexandre, Zambeaux - Biff Loman, Sava Lolov -Ben et Howard Wagner , Matthieu Sampeur - Happy Loman , Valérie Marinese -La Femme et Mademoiselle Forsythe , Mickaël Pinelli - Bernard , Judith Rutkowski - Jenny et Letta et Mathieu Gerin - Stanley

Présentation

Tout commence par un banal accident de voiture. Pour Willy Loman, commis voyageur qui passe ses journées à sillonner les routes et vit dans l’illusion du self-made-man accompli, c’est le premier signe de la déroute de sa vie réelle. Celui qui, afin d’assurer sa réussite et son bonheur familial, a tout misé sur son acharnement au travail avec une foi absolue dans les valeurs d’une société basée sur l’argent et la compétition, va peu à peu voir les certitudes vaciller. Après s’être vu retirer son fixe, il perd son emploi, et se retrouve dans l’impossibilité de payer ses traites. Ses deux fils échouent à réaliser les grandes ambitions qu’il nourrissait pour eux. Le passé se mêle au présent, les remords et les souvenirs d’espoirs aujourd’hui perdus, ressurgissent. De désillusions en désillusions, il se retrouve confronté à l’évidence de son échec à vivre le fameux « rêve américain » .Ecrit en 1949, le chef-d’oeuvre d’Arthur Miller n’a jamais semblé aussi actuel. Tragédie d’un héros ordinaire dépassé par un monde qu’il ne comprend plus, sacrifié par l’entreprise pour laquelle il a travaillé toute sa vie et hanté par le déclassement social de sa famille, la lecture de ce texte visionnaire nous renvoie à une réalité tristement banale aujourd’hui. Tout commence par la perte de contrôle de son « outil de travail » :Les crises à répétitions depuis 2008 ont révélé le dérèglement de marchés financiers tout-puissants, des outils de production désormais aux mains de fonds de pensions et d’investissement basés à l’autre bout de la planète, et qui ne représentent plus qu’une simple ligne sur un bilan comptable. Avec une mécanique parfaite et implacable, le désastre se propage et laisse sur le bord de la route ceux qui avaient cru participer à la marche du progrès.

Mort d'un commis voyageur
Mort d'un commis voyageur © Christian Ganet

C’est de cette modernité, bien plus que d’un monument théâtral de l’Amérique d’après-guerre, dont Claudia Stavisky s’empare pour creuser le sillon de son travail de création : celui de la mise en scène du dérèglement. Au-delà de la critique du rêve américain, c’est la tension entre l’abstraction du capitalisme et la réalité quotidienne de ceux dont les destins basculent, entre les dysfonctionnements d’un idéal de société, et l’intimité d’êtres en proie aux doutes, qu’elle met en lumière. Sans exonérer, ni diaboliser les protagonistes de cette faillite annoncée, l’enjeu consiste à en restituer le visage humain et sensible.

Extraits de l'interview de Claudia Stavisky

C’est la première fois que vous mettez en scène une pièce américaine, et pas la moindre… Qu’est-ce qui a présidé à ce choix ? Mort d’un commis voyageur est une pièce mythique et un chef d’oeuvre incontestable. Mais c’est aussi une pièce qui fait partie de ma vie depuis ma toute petite enfance, un univers dans lequel a baigné l’inconscient de toute mon adolescence. Ce théâtre anglo-saxon a été à la base de mon apprentissage. À Buenos Aires, lorsque j’étais enfant, c’est ce répertoire qu’on jouait, toute cette émanation de l’Amérique des années 50/60, l’univers de l’ « Actor’s studio », Elia Kazan, Arthur Miller, Lee Strasberg… Toutes ces pièces extraordinaires de Tennessee Williams, Eugène O’Neill ont forgé mon rêve théâtral. Je suis passée à autre chose quand je suis arrivée en France, étudiante puis jeune actrice. Je me suis confrontée à d’autres univers, j’ai épousé d’autres esthétiques, construit d’autres repères. Mais il y a indéniablement quelque chose du retour aux sources dans le choix de cette pièce, du retour aux images primitives de ce grand théâtre à la fois puissant et populaire par lequel s’est éveillée ma vocation théâtrale.

Au-delà d’un retour aux sources, c’est aussi une pièce qui vous renvoie à votre propre histoire familiale ? Je crois que la pièce renvoie chacun de nous à des souvenirs similaires, en tout cas pour ma génération. Je pourrais dire que c’est l’histoire de mon enfance, de ma famille. Mais je me suis aperçue, en discutant par exemple avec ceux qui avaient pu voir la création en France, en 1965 au théâtre de la Commune d’Aubervilliers, mise en scène par Gabriel Garran, avec Claude Dauphin dans le rôle principal, ou la mise en scène de Marcel Bluwal (1988), dans laquelle François Périer interprétait Willy Loman, qu’ils y ont ressenti l’histoire de leur famille, de leurs propres parents et de leur propre enfance. Il y a quelque chose de si universel, peut-être est-ce encore plus sensible aujourd’hui, dans ce que la pièce raconte et dans la façon dont elle le raconte, que chacun d’entre nous est touché au vif. Chaque spectateur est, d’une façon ou d’une autre, renvoyé à sa propre histoire. François Marthouret raconte lui aussi qu’il retrouve dans la pièce son enfance et son adolescence.Pourtant je ne connais pas de parcours et d’histoires familiales aussi différentes que la sienne et la mienne. C’est le tour de passe-passe de cette immense oeuvre. Atteindre l’universel dans un environnement qui nous paraît familier, familial, une situation de départ ordinaire dans laquelle l’humanité se raconte. En somme, cette pièce américaine est aussi américaine que les tragédies grecques sont grecques, qu’il s’agisse d’Electre ou de Mort d’un commis voyageur, on touche à l’universalité…

Claudia Stavisky
Claudia Stavisky © Christian Ganet
**Que raconte la pièce ?** Mort d’un commis voyageur est l’histoire d’une famille et d’une société qui, pour la première fois depuis des générations, a peur que le progrès ne s’arrête, que leurs enfants vivent moins bien qu’eux, que quelque chose ne se soit enrayé dans la progression de la civilisation à laquelle ils ont adhéré et largement contribué à construire. Le chef de famille, Willy Loman, est un voyageur de commerce qui a toute sa vie misé sur la société de consommation et l’arrivée des nouvelles technologies qui pouvaient paraître modernes et soulager les êtres humains de la charge des travaux quotidiens, en particulier les femmes. À 60 ans, non seulement il se fait licencier, mais il réalise aussi que tout ce qu’il a si péniblement acquis n’est finalement rien d’autre qu’un tas de dettes. Dettes pour payer sa maison, dettes pour payer cet électroménager qui tombe en panne, alors qu’on voit enfin les dernières traites arriver... Ce monde qui a tellement changé a finalement cessé de placer l’humain au centre de toutes les préoccupations. Il a laissé la place à l’avoir, à la consommation et à ce libéralisme sauvage et déchaîné, où la course à l’argent est devenue le moteur fondamental. Le monde s’est métamorphosé alors que lui est resté cimenté dans le chemin social et familial qu’il a laborieusement construit et qui l’a désormais implacablement écrasé.
François Marthouret
François Marthouret © Eric Robert - Corbis Sygma
**Le titre de la pièce ou encore le souvenir du film de Schlöndorff focalise l’attention sur Willy Loman. La pièce n’est pourtant pas que le destin tragique de son anti-héros ?** Arthur Miller s’étonnait lui-même de l’accueil de la pièce, de la vision sombre, tragique, univoque de l’histoire et du destin de Willy Loman. Lui-même ne l’avait pas imaginé ainsi. Willy Loman symbolise une époque qui s’achève, se brise. Alors que lui, il choisit de préserver coûte que coûte son rêve contre toute réalité. Car il s’agit bien de ce rêve, de l’avenir qu’il voulait offrir à sa descendance dont il est question. On a dans cette pièce quatre visages possibles de la jeunesse : les deux fils du couple Loman, le fils du voisin et le fils du patron. Des garçons de trente ans qui représentent l’éventail des possibilités d’affronter ou de subir le monde d’après-guerre. Et le plus troublant, c’est que ces quatre archétypes nous renvoient de façon totalement similaire au présent.[...] **Chef d’oeuvre du XXe siècle, presque un classique en somme…** Oui. Et en même temps, comme tous les génies, Miller est un précurseur dont la modernité ne passe pas toujours. La modernité des grands auteurs est toujours future, à venir, éclairante pour des jours nouveaux.En même temps qu’il est visionnaire sur le fond et que sa pièce offre une littérature brillante, il s’inscrit véritablement dans l’essor du théâtre, dans une vision définitivement moderne de l’espace théâtral et de la représentation.
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