D’après le roman Dracula de Bram StokerAdaptation et mise en scène Grzegorz JarzynaAvec Jan Englert, Krzysztof Franieczek, Jan Frycz, Marcin Hycnar, Sandra Korzeniak, Lech Lotocki, Wolfgang Michael, Jacek Telenga, Katarzyna Warnke et Adam Woronowicz

L’essentiel se résume à cette question clef : que signifie la vie après la mort ? Quel est le sens du rêve humain d’immortalité ? Grzegorz Jarzyna (traduit de l’anglais par D. L.)

Cette fois-ci, Grzegorz Jarzyna s’est offert un voyage au pays de la décadence.Nosferatu est un spectacle qui reflète, une nouvelle fois, toute la mélancolie manifeste, teintée de résignation et de mal-être , dont ses précédentes adaptations théâtrales témoignaient déjà. Le domaine que le metteur en scène nous invite à visiter n’est pas seulement réel : il pourrait également être le paysage intérieur de n’importe lequel de ses personnages. Voire le sien propre. À ma droite – une véranda, «laboratoire onirique» de Reinfeld, le premier des sectateurs de Nosferatu (Lech Lotocki). Au centre : un lit défait où Lucy la somnambule (Sdandra Korzeniak) viendra dormir. À ma gauche : deux larges portes donnant sur la terrasse inondée de soleil, des rideaux flottant dans l’air, des ombres de l’autre monde. Les images qui naissent dans un tel décor sont imprégnées d’une douce, obsédante vibration, d’un climat lourd et chargé comme certains soirs écrasés de chaleur. Au lieu de nous éblouir en usant des ressources de terreur, d’obscurité et de mystère que recèlent typiquement les histoires de vampires, Jarzyna crée une situation à la fois réelle et iréelle, mise sur les illusions de la beauté et de l’harmonie. Ce n’est pas le danger, mais l’attente, le désoeuvrement, le vide qui définissent l’atmosphère.Lukasz Drewniak, Przekrój, octobre 2011

Nosferatu
Nosferatu © Stefan Okolowicz

Nosferatu a d’abord été le titre d’un des chefs-d’œuvre du cinéma expressionniste allemand, tourné par Murnau en 1922 d’après le Dracula de Bram Stoker (la veuve du romancier lui intenta d’ailleurs un procès qui entraîna la destruction de presque toutes les copies du film). De Herzog à Coppola, l’histoire a donné lieu depuis à d’innombrables versions, faisant du Vampire l’une des icônes de la culture pop. Pour inventer sa propre vision de la légende, Grzegorz Jarzyna est remonté par-delà Murnau, jusqu’au roman originel de Bram Stoker, publié en 1897. Jarzyna a mis en scène Théorème, d’après Pasolini, et sa conception du Vampire en porte la marque : il est l’Etranger par excellence, un messager venu d’un tout autre monde, de cet au-delà qui résiste aux prises de la rationalité. Mais alors que l’hôte de Théorème est sans doute l’ambassadeur d’un dieu caché, le Vampire n’annonce rien d’autre que lui-même. Loin de porter une réponse, il est lui-même cette réponse obscure à des aspirations inavouées, informulables. Rejeton tardif d’un romantisme noir contemporain de l’essor de la civilisation industrielle, il en est comme la mauvaise conscience et l’ombre portée : le mythe de l’immortel buveur de sang ébanle les certitudes optimistes de la croyance au progrès. D’ailleurs, suggère Jarzyna, le Vampire est peut-être moins le spectre surgi d’un vieux folklore qu’une figure encore à venir – le grand perturbateur qui nous confrontera à nos angoisses inavouées. Car Jarzyna a noté que le Vampire est en quête d’un amour véritable, qu’il a soif d’une âme autant et plus que de sang – et qu’il répond, chez certaines victimes, à un désir obscur de se livrer entièrement afin d’atteindre, par-delà leur sacrifice, un état où vie et mort ne s’opposeraient plus…

Vous êtes maintenant avec moi, chair de ma chair, sang de mon sang

Nosferatu
Nosferatu © Stefan Okolowicz

« …Et vous, leur alliée très chère, très précieuse, vous êtes maintenant avec moi, chair de ma chair, sang de mon sang, celle qui va combler tous mes désirs et qui,ensuite, sera à jamais ma compagne et ma bienfaitrice. Le temps viendra où il vous sera fait réparation ; car aucun parmi ces hommes ne pourra vous refuser ce que vous exigerez d’eux ! Mais, pour le moment, vous méritez la punition de votre complicité. Vous les avez aidés dans leur dessein de me nuire. Eh bien !Vous devrez désormais répondre à mon appel. Quand, en pensée, je vous crierai : Venez, aussitôt vous traverserez terres et mers pour me rejoindre. Mais aupararavant… » Il déboutonna le plastron de sa chemise et, de ses longs ongles pointus, s’ouvrit une veine de la poitrine. Lorsque le sang commença à jaillir, d’une main il saisit les deux miennes de façon à me rendre tout geste impossible, et de l’autre, il me prit la nuque et, de force, m’appliqua la bouche contre sa veine déchirée : je devais donc, soit étouffer, soit avaler un peu de… Oh ! mon Dieu, qu’ai-je fait pour devoir endurer tout cela, moi qui ai pourtant toujours essayé de marcher humblement dans le droit chemin ? Mon Dieu, mon Dieu, pitié ! Ayez pitié de mon âme en cet extrême danger, ayez pitié de ceux qui m’aiment !Bram Stoker : Dracula, chap. XXI (trad. Lucienne Molitor, J’ai Lu, 1993, pp. 408-409)

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