de Samuel Beckett mise en scène Blandine Savetier avec la Compagnie Longtemps je me suis couché de bonne heure

Si près de la fin, oh le beau jour que cela fut encore.

Au commencement, est une lumière aveuglante sur une étendue dénudée d’herbe brûlée. Une sonnerie stridente marque comme un rituel (théâtral) le début d’une nouvelle journée pour Winnie et Willie.

Oh les beaux jours...
Oh les beaux jours... © Eric Legrand

Prise jusqu’au buste dans un mamelon, Winnie a l’usage de sa parole et de ses bras. Willie rampe à quatre pattes derrière le mamelon, s’extrayant du trou qui lui sert de refuge. Winnie parle parce qu’elle est vie, pour donner vie au peu qui reste à Willie et elle. Les objets qu’elle sort un à un de son sac, des évènements inattendus comme une fourmi poussant une petite balle blanche, des souvenirs égrenés, deviennent part d’un long rituel pour habiter le temps, mélancolique et drôle, élégant toujours.Fin de la première journée.Du temps a passé, combien de temps ?

Oh les beaux jours...
Oh les beaux jours... © Eric Legrand

Débute une autre journée dans le même décor, avec la même sonnerie stridente du réveil. Winnie s’est entretemps enfoncée dans son mamelon, seule sa tête dépasse, ne lui reste que l’usage de la parole et le mouvement de ses yeux. Elle ne commence pas, comme dans la journée précédente, par une prière à Jésus–Christ, mais par une simple salutation à la Sainte-Lumière. Puis viennent les paroles, ponctuées d’hommages à la bonté/beauté du monde, poignants souvenirs d’enfance, interpellations de Willie qui ne s’est plus manifesté depuis un certain temps. Est-il mort ? Non.Il réapparaît tout à coup, ô miracle, en tenue de cérémonie sur le côté du monticule. Il fixe sa compagne et entame en rampant l’ascension du mamelon où elle est enterrée. Il n’y parvient pas et roule jusqu’en bas de celui–ci. Winnie chantonne doucement un passage de La Veuve Joyeuse, « L’Heure exquise qui nous grise », une chanson sur le désir fou et la promesse dumoment.Si près de la fin, oh le beau jour que cela fut encore.

Ma lecture de Oh les beaux jours

Oh les beaux jours...
Oh les beaux jours... © Eric Legrand

Oh les beaux jours est une oeuvre lumineuse. Il y a dans cette pièce, dans la parole qu’y déploie Winnie, une manière d’être à la vie qui combine la plus exigeante lucidité et la plus exquise élégance devant la vieillesse et la décrépitude. Ce subtil accord est à l'origine de l’attirance que j’ai pour cette pièce.

Winnie est à notre image, sa vie à la nôtre, elle le sait, nous ne le savons pas ou feignons de ne pas le savoir. Comme dit Gogol dans Les Âmes mortes, si nous était montré l’être que nous allons devenir dans notre vieillesse, à quarante ans d’intervalle, nous serions terrifiés. Winnie sait sa déchéance et sa fin inéluctable. Toujours elle revient au présent et rend hommage à la « grande bonté ». Bonté de qui, de quoi ? Peu importe, Winnie a l’art de faire face à la décrépitude, au vide. Elle se laisse traverser par le bonheur fugace devant les petites choses. Plus le déclin s’installe, plus la vie est vide, plus ses possibilités s’épuisent, plus ce qui reste, si petit soit−il, est digne d’émerveillement.Il y a bien sûr le doute qui ronge, la mélancolie du souvenir évanescent, qui étranglent la parole, le pistolet posé à côté comme pour rappeler la possibilité du suicide, mais toujours revient la parole d’émerveillement, voire de gratitude.

du 25 janvier au 17 février
du 25 janvier au 17 février © Eric Legrand

Vivre, à l’endroit où écrit Beckett, à cet endroit de parole où tout est dominé par le constat de la chute inexorable, on ne saurait en dire le pourquoi. Mais la proposition que fait Winnie sur le « comment », comment vivre à ce niveau de conscience, est simplement belle. La pulsion de vie de Winnie vient de la puissance de son imagination. Il y a de l’enfance dans cette poésie qui s’abstrait de la réalité et des forces naturelles, recrée un univers onirique, fait revivre les êtres du passé. J’aime la simplicité élaborée de la langue de Beckett, son humour, son écriture trouée, écartelée entre l’obscurité de son désespoir et le soleil de son amour de l’humanité.La flamme du désir est maintenue à l’intérieur de l’épuisement, la force de l’espoir fait face au désenchantement du monde et c’est cette tension qu’il m’intéresse de mettre en jeu. Winnie joue avec le langage, sa construction et déconstruction immédiate, ses ruptures et variations, c’est la vie et le désir qu’elle nous donne et toujours elle savoure les mots, ils sont pour elle des partenaires, des petits cailloux avec lesquels elle avance pour voir plus loin.Blandine Savetier

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