Marthaler, le voyageur

Plus ou moins zéro degré, plus souvent moins que plus, puisque, cette fois, Christoph Marthaler, toujours en quête d’autres mondes, nous emmène au Groënland.

L’instabilité, le moment où tout va changer, voilà ce qui intéresse Marthaler, explorateur de tous les possibles et les impossibles, grand voyageur entre rêves et réalités. Voilà pourquoi il s’est passionné pour le Groënland, la plus grande île du monde du côté du pôle nord, rattachée au Danemark.

Pays de glace dont l’existence même est mise en doute par le réchauffement de la planète. Alors un soir, à Copenhague, après la représentation d’un de ses spectacles, il raconte son envie de connaître cette « terre colonisée », où d’ailleurs, aucun de ses interlocuteurs danois n’est jamais allé. On lui promet de s’en occuper, et quelques semaines plus tard il y est invité.

«Je suis d’abord allé trois ou quatre fois à Nuuk, la capitale, pour voir, parler, organiser, décider quoi faire… Il n’y a pas de théâtre là-bas, mais un centre culturel, très beau, qui accueille surtout du cinéma, des concerts, des conférences. La ville a 15 000 habitants et c’est la plus peuplée, dans un pays sans routes. Pour se déplacer, il y a seulement la voie des airs, les avions, les hélicoptères, mais ils sont rares et cher. Ou le bateau mais c’est interminable. »

Quoiqu’il en soit, Marthaler se promène, contemple les icebergs glissant sur la mer, découvre une version exacerbée de la Suisse, les glaciers, les espaces déserts, les villages isolés dans les montagnes de neige… Il est émerveillé.

Plus ou moins zérro
Plus ou moins zérro © Bo Kleffel

«On est tellement ailleurs, dans une magie incroyable, perdu dans l’immensité d’un horizon sans arbres, dans l’éblouissement du ciel. Ce que je veux dire à travers le spectacle, c’est mon enchantement. Sans didactisme, je ne suis pas un donneur de leçon. Au départ, je pense à une production modeste, locale, avec deux ou trois comédiens qui accepteraient de me rejoindre pour peu d’argent, pour l’expérience... Et puis naturellement, c’est bientôt devenu quelque chose de très différent. Du Marthaler, destiné à voyager»

Du Marthaler, c’est-à-dire un décor unique et mouvant, conçu par sa collaboratrice de toujours Anna Viebrock . Inspiré une fois encore par l’un de ces lieux où l’on arrive sans rien connaître, où l’on attend de partir sans savoir quand : l’aéroport de Nuuk…

«Mais le thème, c’est la force de ces gens. Des Inuits, chasseurs de rennes, de boeufs musqués, de phoques, de baleines… Ils ont été convertis et baptisés par des armées de missionnaires allemands, dont ils portent à présent les noms… Ils habitent un pays sans perspective, une terre qui peu à peu s’efface dans l’eau. Malgré tout, ils gardent une formidable énergie, vivent à leur rythme, mais avec ardeur…Ils savent boire et rire. »

Là bas, il a réuni des comédiens, pas forcément professionnels. Si de nouvelles troupes commencent à se former, étant donné, dans cette île longue de 2 500 kms, la difficulté des transports pour les spectacles comme pour les spectateurs, les activités théâtrales sont restreintes. Marthaler a cependant rencontré une actrice et une chanteuse, un spectacle de lui sans musique est inconcevable. Et l’a rejoint son équipe, multi-disciplinaire et polyglotte. Dans + ou – zéro , on parle donc allemand, anglais, français, groënlandais (avec surtitres). On y entend le Requiem de Brahms, Strauss, Mozart, Schubert, des chansons diverses, un choeur entrelaçant la version helvète et groënlandaise d’un chant sans âge ni frontière, à propos d’une mère attendant le retour de son fils à la fenêtre, et quand enfin il arrive, pour toujours elle s’est endormie…

Quelque chose qui ressemble au regard tendre et sans illusion de Marthaler sur le Groenland, chaleureuse terre de glace.

Colette Godard

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