mise en scène, adaptation, scénographie, lumières de Krystian Lupa

Les maladies sont le plus court chemin de l’homme pour arriver à soi.

Krystian Lupa, dont on a vu à La Colline Factory 2 et Salle d’attente, a souvent croisé avec éclat l’écriture de Thomas Bernhard: les spectacles qu’il a tirés de certains de ses romans, Extinction et La Plâtrière sont parmi ses plus beaux. Pour son second spectacle en français, il a choisi Perturbation : l’histoire d’un chemin initiatique, celui d’un fils qui suit la tournée de son père, médecin de campagne, et découvre, de maison en maison, de secret en secret, de douleur en douleur, le désarroi multiforme des vies humaines. Bernhard y raconte comment un jeune homme ouvre les yeux sur la “perturbation” fondamentale de l’existence , et l’effroi qu’elle recèle. Non moins intransigeant, l’art théâtral de Lupa plonge les acteurs dans cette littérature en fusion, dans sa profondeur, dans sa lucidité. La façon dont il nourrit la scène de la matière romanesque n’a rien à voir avec une mise en dialogue. C’est dans les courants mentaux, les flux d’affects, la bataille avec le réel dont l’écriture de Bernhard est le lieu, qu’il puise ses images oniriques et l’incandescence du jeu qui est sa marque.

Pertubation de Thomas Bernhard
Pertubation de Thomas Bernhard © Elizabeth Carecchio

Krystian Lupa – Thomas Bernhard, une complicité artistique

Vous entretenez avec Thomas Bernhard une “complicité artistique” depuis de longues années: comment ce dialogue s’est-il construit et transformé au fil du temps?Krystian Lupa : Au début de cette aventure, le texte de Bernhard, par la rigueur de sa forme, me demandait un grand effort ainsi qu’aux acteurs, indirectement. Avec le temps, j’ai vraiment l’impression que cet effort s’est relâché; c’est devenu progressivement une façon de penser personnelle, quasiment propre à moi-même... Je me sens très proche de cette citation d’Ingeborg Bachmann:“Bernhard, ce n’est pas seulement un énième style littéraire, c’est aussi un nouveau style de pensée bouleversant ”.Perturbation est une oeuvre de jeunesse, une confrontation entre narration – le récit – et éructation – le monologue du prince –, comme si Bernhard avait en quelque sorte souhaité “commenter” son propre devenir d’écrivain. Comment percevez-vous ce travail de la langue, de la syntaxe?K. L . : C’est un texte d’initiation, un monologue souterrain, imprévisible, loufoque, qui véhicule un cosmos inexprimable par des moyens littéraires autres. Le monologue, c’est une éruption qui a le pouvoir de radiographier le chaos cérébral et qui crée un cosmos subjectif, un monde vu en quelque sorte directement de l’intérieur.Car la description nous tourne du côté du monde extérieur, inconcevable et non digéré par l’expérience individuelle. Mon désir intuitif va plus loin encore : le phénomène de l’incarnation théâtrale de l’imagination peut adopter ce pouvoir créatif du monologue de Bernhard, en le transformant en sa propre “réalité intérieure”.

Pertubation de Thomas Bernhard
Pertubation de Thomas Bernhard © Elisabeth Carecchio

Pour cette création, vous avez choisi de diriger des comédiens français: l’expérience de Salle d’attente a-t-elle été déterminante?K. L . : C’était un premier pas, c’est certain. J’ai rencontré au cours de ce projet de jeunes gens ouverts, ou qui s’ouvraient à une aventure théâtrale très radicale. Cette aventure, la manière dont elle s’est construite, comme ce qui en a résulté, m’a donné envie de la prolonger. René Gonzales, le regretté directeur du Théâtre Vidy-Lausanne, partageait ce désir. Dans la troupe de Perturbation, nous retrouvons de jeunes comédiens qui ont pris part à Salle d’attente.Pour être honnête, j’aurais aimé les retrouver tous sur cette production, mais bien entendu, ce n’était pas possible. En cherchant des comédiens pour incarner les individus extrêmes de Bernhard, j’étais guidé, comme pour Salle d’attente, par les critères du courage et de la faculté à utiliser l’outil de l’imagination et de l’improvisation, de l’ouverture aux risques de la recherche.Qu’est-ce-que cette confrontation à une langue étrangère apporte au processus de création, celui-ci en est-il transformé ou conservez-vous la même méthode de travail qu’avec les acteurs polonais?K. L . : Une autre langue c’est un autre chemin vers la “compréhension émotionnelle ” : cela sert beaucoup à se libérer, à se débarrasser des stéréotypes, des idées reçues. Nous, partenaires de ce processus à double sens, avons accès au récit caché dans le fond, au métalangage. J’ai souvent l’impression que le comédien dit quelque chose “de plus” dans une langue étrangère, et aussi qu’il travaille “davantage”. Ce travail n’est guère illusoire. C’est quelque chose de tangible des deux côtés. Lorsqu’on travaille dans sa langue maternelle, on se sent souvent prisonnier du sens ou des informations contenues dans les textes prononcés.Propos recueillis par Laure Abramovici pour le Festival d’Automne à Paris (extrait) juin 2013

Pertubation de Thomas Bernhard
Pertubation de Thomas Bernhard © Elisabeth Carecchio

La tournée

Théâtre Vidy-Lausanne - du 10 au 22 septembre La Comédie de Clermont-Ferrand - du 13 au 14 novembre Festival Automne en Normandie, Scène nationale de Petit-Quevilly - du 18 au 19 novembre Les Célestins, Lyon - du 3 au 7 décembre

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