De Jean Racine Mise en scène Jean-Louis Martinelli Avec Ismène Delphine Cogniard, Thésée Hammou Graïa, Hippolyte Mounir Margoum, OEnone Sylvie Milhaud, Aricie Sophie Rodrigues, Phèdre Anne Suarez, Panope Gaëlle Voukissa, Théramène Abbès Zahmani

L’expression mêlée du désir et de la culpabilité ronge Phèdre au cours de cette journée où la mort annoncée de Thésée pourrait être celle de tous les bouleversements (affectifs et politiques).Tous les personnages sont liés les uns aux autres pour une singulière danse qui ne pourra que s’achever par la disparition de Phèdre et d’Hippolyte laissant place à l’oubli et à la reconstruction d’un autre monde. Lorsque je lis Racine, ces vers m’apaisent, me calment. L’excès de violence accumulée en chacun des héros raciniens pousse la parole hors de leur bouche. Le silence les tuait, la parole les délivre de l’excès d’humeur. « La tragédie c’est l’histoire des larmes » et « il faut que le théâtre passe à travers les larmes » nous disent Antoine Vitez et Klaus Mikaël Grüber. .Jean-Louis Martinelli

Phèdre
Phèdre © Pascal Victor

Les silences de Phèdre

Dès le début Phèdre se sait coupable, et ce n'est pas sa culpabilité qui fait problème, c'est son silence : c'est là qu'est sa liberté. Phèdre dénoue ce silence trois fois : devant OEnone (I, 3), devant Hippolyte (II, 5), devant Thésée (V, 7). Ces trois ruptures ont une gravité croissante ; de l'une à l'autre, Phèdre approche d'un état toujours plus pur de la parole. La première confession est encore narcissique. OEnone n'est qu'un double maternel de Phèdre, Phèdre se dénoue à elle-même, elle cherche son identité, elle fait sa propre histoire, sa confidence est épique. La seconde fois, Phèdre se lie magiquement à Hippolyte par un jeu, elle représente son amour, son aveu est dramatique. La troisième fois, elle se confesse publiquement devant celui qui, par son seul Etre, a fondé la faute ; sa confession est littérale, purifiée de tout théâtre, sa parole est coïncidence totale avec le fait, elle est correction : Phèdre peut mourir, la tragédie est épuisée. Il s'agit donc d'un silence torturé par l'idée de sa propre destruction. Phèdre est son silence même : dénouer ce silence, c'est mourir, mais aussi mourir ne peut être qu'avoir parlé. Avant que la tragédie ne commence, Phèdre veut déjà mourir, mais cette mort est suspendue. Silencieuse, Phèdre n'arrive ni à vivre ni à mourir : seule, la parole va dénouer cette mort immobile, rendre au monde son mouvement.Secret, souffrance et culpabilité Phèdre propose donc une identification de l'intériorité à la culpabilité ; dans Phèdre, les choses ne sont pas cachées parce qu'elles sont coupables (ce serait là une vue prosaïque, celle d'OEnone, par exemple, pour qui la faute de Phèdre n'est que contingente, liée à la vie de Thésée) ; les choses sont coupables du moment même où elles sont cachées : l'être racinien ne se dénoue pas et c'est là qu'est son mal : rien n'atteste mieux le caractère formel de la faute que son assimilation explicite à une maladie ; la culpabilité objective de Phèdre, l'adultère, l'inceste) est en somme une construction postiche, destinée à naturaliser la souffrance du secret, à transformer utilement la forme en contenu.Cette inversion rejoint un mouvement plus général, celui qui met en place tout l'édifice racinien : le Mal est terrible, à proportion même qu'il est vide, l'homme souffre d'une forme. C'est ce que Racine exprime très bien à propos de Phèdre, quand il dit que pour elle le crime même est une punition.Tout l'effort de Phèdre consiste à remplir sa faute, c'est-à-dire à absoudre Dieu.Roland Barthes, Sur Racine, édition du Seuil, 1963.

Phèdre
Phèdre © Pascal Victor

C'est peu de t'avoir fui, cruel, je t'ai chassé.J'ai voulu te paraître odieuse, inhumaine,Pour mieux te résister, j'ai recherché ta haine.De quoi m'ont profité mes inutiles soins ?Tu me haïssais plus, je ne t'aimais pas moins. Phèdre (II, 5)

Phèdre
Phèdre © Pascal Victor
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