Place des héros, Déjeuner chez Wittgenstein et Des Arbres à abattre pour un tête à tête entre Krystian Lupa et les textes de Thomas Bernhard !

Festival d'Automne à Paris
Festival d'Automne à Paris ©

Pour le premier volet de son Portrait, le Festival d’Automne consacre à Krystian Lupa, trois textes de ThomasBernhard : Place des héros (Didvyrių Aikštė), mis en scène au Théâtre National de Lituanie à Vilnius, et, avec des acteurs polonais qui lui sont familiers, Déjeuner chez Wittgenstein (Ritter, Dene, Voss) et une adaptation du récit Des Arbres à abattre (Wycinka Holzfällen) où Lupa a mis beaucoup de lui-même, apothéose à ce jour de son tête-à-tête avec Thomas Bernhard.

Jean-Pierre Thibaudat

►►► Des arbres à abattre à Odéon-Théâtre de l’Europe du 30 nov au 11 déc 2016

Récit de deux cents pages sans aucun retour à la ligne, comme souvent chez Thomas Bernhard, Des Arbres à abattre peint impitoyablement le milieu artistique bourgeois et viennois des années 1980. La maîtresse des lieux chante du Purcell, l’hôte, compositeur, quand il ne boit pas tapote son piano, les autres, pour la plupart, sont des acteurs. Le narrateur, invité à cette soirée qu’il observe depuis un « fauteuil à oreilles », est revenu à Vienne, après une longue absence, pour l’enterrement d’une actrice qui s’est suicidée et que tous connaissaient. Tout se passe au retour de l’enterrement. On attend pour se mettre à table un invité d’honneur : un acteur du Burgtheater.

Le temps est figé, comme dans la pièce Place des héros, mais Des Arbres à abattre est un récit et l’adaptation de Krystian Lupa – fondée aussi sur des improvisations – apparaît comme un libre dialogue avec Thomas Bernhard, qu’il retrouve pour la dixième fois. Le contexte viennois est effacé, la soirée en forme de veillée funèbre d’une génération artistique pourrait se passer à Varsovie ou à Paris, Lupa accorde une place de choix à la suicidée. Le narrateur, devenu Thomas Bernhard lui-même, dans un chuchotement sarcastique et énervé – le sous-titre du récit est « Une irritation » –, foudroie le monde artistique auquel il appartient – ses échecs, ses compromis, sa lâcheté. L’attente, le dîner : deux situations dont se délecte avec maestria Krystian Lupa dans ce spectacle où Piotr Skiba, son plus proche collaborateur, interprète le rôle de Thomas Bernhard.

Distribution

  • Adaptation, mise en scène, décors et lumière, Krystian Lupa
  • Texte, Thomas Bernhard, d’après une traduction de Monika Muskała
  • Avec Piotr Skiba (Thomas Bernhard), Halina Rasiakówna (Maja Auersberger), Wojciech Ziemiański (Gerhard Auersberger), Marta Zięba (Joana Thul), Jan Frycz (acteur du Théâtre National), Ewa Skibińska (Jeannie Billroth), Bożena Baranowska (Anna Schreker), Andrzej Szeremeta (Albert Rehmden), Adam Szczyszczaj (Joyce), MichałOpaliński (James), Marcin Pempuś (John), Anna Ilczuk (Mira), Krzesisława Dubielówna (cuisinière)
  • Apocryphe, Krystian Lupa et improvisations des comédiens
  • Citation des œuvres de Jeannie Ebner et Friederike Mayröcker
  • Pensées de Joana sur Sebastiansplatz, Verena Lercher (Graz)
  • Costumes, Piotr Skiba
  • Arrangement musical, Bogumił Misala
  • Improvisation sur un thème de Henry Purcell sur Sebastiansplatz, Mieczysław Mejza
  • Vidéo, Karol Rakowski et Łukasz Twarkowski
  • Assistants mise en scène, Oskar Sadowski, Sebastian Krysiak, Amadeusz Nosal

►►► Place des héros au Théâtre de la Colline du 9 au 15 déc 2016

Krystian Lupa a créé Place des héros au Théâtre National de Lituanie à Vilnius en 2015, un 27 mars, jour dédié au théâtre. Du théâtre, il est souvent question dans cette ultime pièce de Thomas Bernhard, et de l’Autriche, de l’abjection que l’auteur porte à son pays, à ses yeux un ramassis de nazis et d’antisémites. Il y pose sans détour la question de la responsabilité de l’Autriche dans l’Anschluss, brocarde le Burgtheater alors que Claus Peymann lui avait commandé cette pièce pour fêter l’anniversaire de ce théâtre dont il était alors directeur.

La vindicte, l’acerbe critique sont portées par un cercle de proches et amis du Professeur Schuster qui s’est suicidé en se jetant par la fenêtre donnant sur la Place des héros à Vienne. Place où Hitler a laissé le souvenir de clameurs qui hantent la veuve du défunt que l’on attend. Rien ne se passe, le temps semble pétrifié. On se prépare pour l’enterrement puis on dîne après. Chacun se souvient du « professeur », de ses lubies, de ses détestations, de son sale caractère. Sa servante flanquée d’une femme de chambre puis ses deux sœurs, son frère, ses collègues. La veuve enfin, à la toute fin.

Krystian Lupa excelle à mettre en scène les rapports entre ces êtres qui souvent se haïssent, se jalousent les uns les autres. Sa scénographie est dominée par une grande et haute fenêtre donnant sur la place. Merveilleusement servi et compris par les acteurs lituaniens, Lupa se régale de ce qui l’obsède : l’introspection microscopique de la nature humaine en requérant la personnalité des acteurs.

Distribution

  • Mise en scène, décors et lumière, Krystian Lupa
  • Texte, Thomas Bernhard
  • Traduction en lituanien, Rūta Jonynaitė
  • Avec Valentinas Masalskis (Robert Schuster), Viktorija Kuodytė (Anna), Eglė Mikulionytė (Olga), Arūnas Sakalauskas (Lukas), Eglė Gabrėnaitė (Mme Zittel), RasaSamuolytė (Herta), Toma Vaškevičiūtė (Herta), Doloresa Kazragytė (Hedwig), Vytautas Rumšas (Professeur Liebig), Neringa Bulotaitė (Mme Liebig), Povilas Budrys (M. Landauer)
  • Costumes, Piotr Skiba
  • Projections vidéo, Łukasz Twarkowski
  • Composition, Bogumił Misala
  • Assistants mise en scène, Giedrė Kriaučionytė, Adam A. Zduńczyk

►►► Déjeuner chez Wittgenstein au théâtre Les Abbesses / Théâtre de la Villedu 13 au 18 déc 2016

Kristian Lupa Dejeuner chez Wittgenstein
Kristian Lupa Dejeuner chez Wittgenstein © Marek Gardulski

En mettant en scène Ritter, Dene, Voss en 1996, Krystian Lupa rencontrait pour la première fois le théâtre de Thomas Bernhard, quatre ans après son adaptation du récit Kalkwerk (La Plâtrière). Réputé pour ses adaptations très personnelles de romans, Lupa est ici d’une fidélité extrême au texte de Thomas Bernhard, didascalies comprises.

En traduction française, la pièce a été publiée sous le titre Déjeuner chez Wittgenstein. Bernhard était ami avec Paul, le neveu de Ludwig Wittgenstein, le philosophe et logicien auquel son œuvre fait souvent référence. Les trois noms du titre de la pièce sont ceux de trois acteurs – Ilse Ritter, Kusten Dene et Gert Voss – appréciés de Thomas Bernhard. Ce sont aussi les noms des trois personnages de cette pièce en trois mouvements : avant, pendant et après le déjeuner.

Leurs parents ont laissé à Ritter, Dene et Voss une maison bourgeoise où habitent les deux sœurs, actrices occasionnelles. Tout se passe dans un salon-salle à manger avec vieux meubles, et portraits de famille – père, mère, oncles. L’une des sœurs a extirpé son frère Voss, philosophe épris de logique, de la maison de santé où il est interné. On l’attend pour le déjeuner.

Un intense et étouffant huis-clos entre trois êtres pétrifiés, englués de ressentiments, qui se déchirent sous nos yeux. Tout l’art de Lupa se concentre ici, outre l’espace, dans la direction des trois acteurs – Małgorzata Hajewska-Krzysztofik, Agnieszka Mandat et Piotr Skiba –, la tension de leur jeu, le battement du temps immobile.

Distribution

  • Mise en scène et scénographie, Krystian Lupa
  • Texte, Thomas Bernhard, d’après une traduction de Jacek St. Buras
  • Avec Małgorzata Hajewska-Krzysztofik (Ritter, la sœur cadette), Agnieszka Mandat (Dene, la sœur aînée), Piotr Skiba (Voss, Louis)
  • Musique, Jacek Ostaszewski
  • Assistant scénographie, Piotr Skiba
  • Organisation, Janusz Jarecki
  • Régie plateau, Zbigniew St. Kaleta
  • Régie lumières, Adam Piwowar
  • Régie son, Marcin Fedorow
  • Plateau, Jacek Puzia
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