Un portrait de la chorégraphe Lucinda Childs avec des chorégraphies récentes ou historiques de son répertoire ainsi qu'une exposition retraçant son parcours et ses recherches.

Portrait Lucinda Childs
Portrait Lucinda Childs © Festival d'Automne à Paris

Le Festival d'Automne à Paris cherche les territoires inattendus, les cartographies réinventées. Ouvert au monde et à la créativité, il défend la circulation des œuvres, des artistes et des spectateurs.

Pour sa 45è année, il propose un portrait de la chorégraphe Lucinda Childs.

  • Early works
Early Works de Lucinda Childs
Early Works de Lucinda Childs © Nathaniel Tileston

Art de l’incarnation singulière, la danse repose sans cesse les conditions de sa transmission. Comment avoir accès, aujourd’hui, à des œuvres produites il y a plus de cinquante ans – redonner vie à des gestes, les exposer à travers d’autres corps ? Pour cette programmation exceptionnelle consacrée à l’œuvre de Lucinda Childs,le CND Centre national de la danse, La Commune centre dramatique national d’Aubervilliers, la MC93 et le Festival d’Automne à Paris présentent un large ensemble allant des premières pièces créées à la Judson Church dans les années 1960 jusqu’à Description (of a description) datant de 2000 – solo encore interprété par Lucinda Childs aujourd’hui.

L’ouverture au CND, en plein air, au bord du canal de l’Ourcq, sera l’occasion de redécouvrir le quatuor Radial Courses (1976), dont la structure circulaire et la syntaxe élémentaire, faite de marche, de courses et de sauts, pose les bases du style minimaliste. Comme en écho, deux solos issus de Dance (1979), réunis sous forme de duo, permettront d’envisager la continuité de ce langage chorégraphique revenant aux sources du mouvement.

Au CND, le travail de reconstitution mené par Lucinda Childs avec sa nièce Ruth Childs nous plonge dans un saisissant flashback. À la frontière de la danse et de la performance, ces pièces rappellent toute la radicalité du geste postmoderne – entre refus du spectaculaire et élargissement du champ d’action de la danse à travers l’utilisation des gestes du quotidien. La première, Pastime – une intrigante sculpture chorégraphique où le corps, contraint par un tissu, explore les jeux de surface et de volume permis par cette enveloppe –, sera exceptionnellement reprise par Mathilde Monnier, directrice du CND Centre national de la danse. Carnation est une pièce emblématique de la danse postmoderne, qui dans la simplicité de ses effets et sa force plastique a ouvert la voie à de nombreux danseurs et performers contemporains. Dans ce ready-made chorégraphique, Lucinda Childs procède à une déconstruction méthodique de son image à l’aide d’objets issus de la vie quotidienne comme des éponges ou des bigoudis. Museum Piece, enfin, réalise le fantasme de se situer à l’intérieur d’un tableau pour le décrire, le spatialiser et jouer de tous les décalages perceptifs entre discours, peinture et danse. Trente ans plus tard, elle revient à cet usage critique du langage dans le solo Description (of a description), conçu sur un texte de Susan Sontag.

Dans un troisième temps, La Commune centre dramatique national d’Aubervilliers présentera Katema, Reclining Rondo et Interior Drama, trois pièces des années 1970 qui forment un véritable laboratoire minimaliste, où la répétition des mêmes motifs suivant différentes formations géométriques produit une obsédante combinatoire de gestes et de rythmes. Ce programme sera également l’occasion de redécouvrir son Concerto de 1993, sur le concerto pour clavecin de Henryk Górecki, qui marque le début d’une exploration de la musique contemporaine accompagnée par la claveciniste Elisabeth Chojnacka.

Lucinda Childs, Nothing personal présente pour la première fois les archives de la chorégraphe américaine. À l’occasion de la donation d’un fonds exceptionnel au CND Centre national de la danse, le CND s’associe à la Galerie Thaddaeus Ropac à Pantin pour présenter une exposition monographique de l’artiste qui réunit le travail graphique de Lucinda Childs (partitions chorégraphiques, dessins, schémas), ainsi que des documents inédits réalisés par les artistes avec lesquels elle a collaboré, notamment Sol LeWitt, Babette Mangolte, Robert Mapplethorpe et Robert Wilson. L’ensemble des éléments exposés tente de faire découvrir l’invention formelle d’une danse qui, selon la chorégraphe, « n’a rien de personnel ».

L’exposition se déploie sur deux sites dans la ville de Pantin. Au CND Centre national de la danse, elle détaille la manière dont la danse transforme les lieux qu’elle occupe. Un ensemble de documents retrace le parcours de Lucinda Childs au Judson Dance Theater dans les années 1960 et le passage des espaces alternatifs new-yorkais au théâtre qu’elle investit au début des années 1980 avec des dispositifs optiques qui mêlent danse et image.

À la Galerie Thaddaeus Ropac, se donnent à lire les pratiques graphiques de Lucinda Childs et de Sol LeWitt. Leur développement parallèle au cours des années 1970 conduit les deux artistes à collaborer à la création de Dance (1979), pièce emblématique de la chorégraphe, sur une musique de Philip Glass. Le motif de l’arc-de-cercle dans les notations chorégraphiques sera confronté au Wall-Drawing #357 de Sol LeWitt qui se déploiera sur les murs de la galerie. La réalisation et l’effacement de ce dessin mural se feront en présence du public.

Danse de Lucinda Childs
Danse de Lucinda Childs © Sally Cohn

Le titre de ce monument de l’art chorégraphique pose d’emblée l’horizon de la recherche de Lucinda Childs : celle d’une danse libérée de toute forme d’intentionnalité ou de théâtralité, qui ne viserait que l’expression de sa pure essence. À la manière de la peinture abstraite de Jackson Pollock, cette composition célèbre le perpétuel engendrement de la forme par le mouvement des corps. Créée en 1979, Dance constitue un moment de synthèse entre l’épure silencieuse de ses pièces antérieures comme Radial Courses et le travail scénique mené avec Philip Glass et Robert Wilson sur l’opéra Einstein on the Beach. C’est avec le même Philip Glass, dont les structures mélodiques répétitives épousent parfaitement l’épure de son langage chorégraphique, qu’elle collabore pour cette première grande pièce conçue pour le théâtre. L’artiste Sol LeWitt s’ajoute à l’équation en proposant un dispositif filmique redoublant et agrandissant le flux de mouvements qui parcourt la scène. En trois sections de vingt minutes, Lucinda Childs façonne un glissando de gestes aériens qui s’ajustent aux boucles de Philip Glass, se décalent au fil d’infimes variations : des pas simples dessinent au sol cercles, arcs, diagonales, formant un vaste contrepoint redoublé par le défilement des images. La présence en surimpression du film – pour l’occasion retourné par le Ballet de l’Opéra de Lyon à partir de l’original – produit une interpénétration des silhouettes et de leurs doubles : un vertige qui transporte le regard au cœur du mouvement et donne à l’espace un volume multidimensionnel – à la manière d’un plan où les lignes rêvent et s’agencent, où tout semble glisser, flotter dans un territoire fluide, hors du temps.

Available de Lucinda Childs
Available de Lucinda Childs © Craig T Mathew

Quelle est la « lumière disponible » qu’évoque le titre de cette pièce ? C’est d’abord celle de l’entrepôt désaffecté où elle a été créée en 1983, et dont les verrières laissaient filtrer la lumière du jour. Mais ce pourrait être le manifeste de cette œuvre limpide, où tout est visible dans une clarté formelle qui n’excède jamais ce que peuvent les corps : une danse ouverte, utilisant toutes les ressources du mouvement pour atteindre un état d’harmonie fusionnelle entre les arts. La transparence des effets marque tous les éléments impliqués : la scénographie de l’architecte Frank Gehry vise à démultiplier la danse ; matérialisant dans l’espace plusieurs niveaux de lecture, elle accentue la rigueur des contrepoints, donnant l’impression que les danseurs interagissent à la manière d’une matière quantique mue par d’invisibles lois physiques. La composition symphonique de John Adams,Light Over Water, rappelle quant à elle une onde incessante, matière dense qui enrobe les corps et leur transmet ses pulsations. Entre les onze danseurs s’instaurent un battement, une circulation de voltes, de girations et d’immobilité qui se distribuent sur le double plan de la scène ; pures formes gestuelles ou rouages d’une harmonie mathématique supérieure, les silhouettes des danseurs mettent en route une machinerie de sons, de lumières et de volumes semblable à une cathédrale moderne.

Le Ballet de l’Opéra de Lyon propose de mettre en résonance trois œuvres de son répertoire – toutes trois composées sur la Grande Fugue op.133 de Beethoven et signées par trois chorégraphes majeures de notre temps : Anne Teresa De Keersmaeker, Maguy Marin et Lucinda Childs. Comment chacune s’empare-t-elle de ce tourbillon de cordes, dans lequel Beethoven pousse l’art du contrepoint à son point d’intensité maximale ? Au travers de la même partition musicale, des mêmes notes, ce sont autant de constructions physiques, de rapports entre les corps, de relations d’unisson ou de décalage au rythme et à la mélodie qui se dévoilent, marquant la signature intime de ces chorégraphes. Anne Teresa De Keersmaeker est la première, en 1992, à s’attaquer à ce monument de la musique instrumentale. Elle signe sur la musique de Beethoven une pièce austère, avec le désir « d’écrire un vocabulaire masculin, non-classique et sexué » marqué par le motif de la chute. Le rapport de Maguy Marin à la « grande musique » est empreint de liberté et de fantaisie. Avec le regard décalé qui la caractérise, elle a confronté les tonalités sombres de la Grande Fugue à un quatuor de femmes vêtues de rouge ; dans un bouillonnement effervescent, les corps marquent la mesure, bondissent, s’effondrent, se redressent ou se désarticulent. Dans une sorte de chronologie inversée, c’est Lucinda Childs qui ferme le cortège avec cette dernière Grande Fugue pour douze danseurs répartis en six couples, créée spécialement pour le Ballet de l’Opéra de Lyon. Pionnière des relations entre danse et musique – dont la rigueur minimaliste a marqué les premières pièces de Anne Teresa De Keersmaeker sur la musique de Steve Reich – , Lucinda Childs démontre, près de trente-six ans après Dance, qu’elle n’a rien perdu de sa force d’invention.