Quartier lointain mise en scène Dorian Rossel

Je suis fasciné par le talent de Taniguchi: comment réussit-il, avec une sobriété et une délicatesse infinie, à faire surgir une émotion aussi forte ? Cela renvoie à la question du spectateur, centrale dans ma démarche : comment naissent les sensations, comment entrent-elles en relation avec les pensées, comment créer un terrain pour activer l’imaginaire et qu’il génère des émotions complexes et contradictoires. Et j’aime le trouble que provoque cette histoire par sa construction temporelle, en constant va-et-vient entre passé et présent, une construction très cinématographique qui fait appel au montage. «Quartier lointain» est un objet étranger au théâtre , une matière unique à explorer , un matériau qui questionne mon métier et me pousse à trouver des solutions scéniques que je n’ai encore jamais éprouvées. Pas de réponse toute faite, il faut inventer un langage pertinent pour transposer le dessin, la fable et ses ellipses, ses silences, ses non-dits; un langage qui produit des images. Avec l’idée que chaque matière textuelle exige une forme unique .Dorian Rossel

Quartier lointain
Quartier lointain © Carole Parodi

Un temps en suspension.

Nous voulons raconter l’histoire d’un homme qui passe à côté de son existence sans s’en apercevoir . Un jour, pour une raison qui le dépasse, il se retrouve face à sa propre histoire. De façon non spectaculaire, dans la plongée de sa mémoire, il touche à l’émotion de son enfance. Nous désirons évoquer comment son passé le rattrape un jour, au détour de rien, au coin d’une rue. Comment, sous une impulsion incontrôlée, il est poussé à aller au-devant de lui-même. Il ne se passe rien, si ce n’est le récit d’une transformation et d’une réconciliation intérieure. Une lente dérive des sentiments et des événements ordinaires qui modifie imperceptiblement ce que nous sommes.

Quartier lointain - album
Quartier lointain - album © radio-france

Les personnages de Taniguchi font régulièrement cette expérience de la brèche, de l’entre-deux. Au détour de micro-événements, la visite d’une exposition, un voyage en train ou un tour de manège, ils sont happés par leur propre vécu et pénètrent dans le temps dilaté du souvenir.

S’ouvre alors à eux la possibilité d’un retour en arrière, à travers les liens d’interdépendance propres aux attaches familiales. Par une subtile mise en tension entre un cadre quotidien et la résurgence d’émotions enfouies, Taniguchi plonge le lecteur dans un monde de la tendresse, de la protection et de la con!ance mutuelle. Qui ne vont pas sans leurs corollaires, l’abandon, la perte, la nostalgie, la mort. Un univers de pleins et de vides, d’intimité et de prise de conscience.

Selon l’écrivain japonais Yoshihawa, les récits de Taniguchi se caractérisent par une notion quasi désuète aujourd’hui : la gentillesse. Loin de tout scepticisme, être gentil, pour lui, n’est pas péjoratif, c’est au contraire oser se montrer bienveillant. Envers les autres, envers la nature, envers soi-même. Il y a de la provocation dans ce regard altruiste, situé dans les marges du système productiviste. Un espace ouvert à la rêverie et à la contemplation.

Nous ne reproduisons pas fidèlement le langage de Taniguchi, mais voulons capter l’esprit de son œuvre, la qualité de son geste . La transposition à partir d’un récit non théâtral oblige à questionner la spécificité de chaque art. Passer d’une bande dessinée à la scène implique de réfléchir au rapport entre le texte et l’image dans le 9e art, et donc entre le texte et les autres modes d’expression scéniques. Pour adapter cette bande dessinée, nous n’optons donc pas pour un traitement réaliste, mais affirmons la théâtralité. L’illusion de la fiction est déjouée : c’est bien un groupe d’acteurs qui s’empare de cette histoire, en endossant des rôles multiples, et qui entraîne le spectateur dans l’univers délicat de Taniguchi.

Carine Corajoud, dramaturge de la Compagnie STT

Quartier lointain
Quartier lointain © Carole Parodi
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