d'Eugène Ionesco mise en scène par Emmanuel Demarcy-Mota

Eux et lui

Après deux ans d’une superbe tournée internationale, qui sera passée par Istanbul, Athènes, Barcelone, Moscou, Londres, New York, Los Angeles, Santiago du Chili, Buenos Aires… la troupe du Théâtre de ville et ses rhinocéros nous reviennent.Parce que, encore et toujours, menace la tentation de se fondre, par paresse ou lassitude, dans la foule, emmanuel demarcy-Mota poursuit, avec sa troupe, un travail commencé en 2005 sur la pièce de Ionesco et son burlesque funèbre, ses mutations frénétiques. La question d’ailleurs, n’est pas de reprendre une mise en scène, mais de la retravailler continuellement avec les mêmes comédiens, qui la connaissent intimement, l’ont éprouvée et prolongent ensemble l’expérimentation d’une oeuvre. Pourtant, la transformation des êtres reste une perpétuelle énigme dans la pièce, et résonne souvent autrement, selon l’endroit du monde où le spectacle est joué. Reste que son « héros », Bérenger, est toujours seul à refuser de rejoindre la majorité en devenant rhinocéros, quitte à tout perdre y compris la femme qu’il aime. La pièce date de la fin des années 1950, les idéologies populistes changent de nom, mais pas de méthode, ni de but. Quand donc viendra le jour où monter Rhinocéros sera inutile ?Colette Godard

Rhinocéros
Rhinocéros © © Karsten Moran/The New York Times-REDUX-REA

Faire entendre

Faire entendre les mots de ionesco, ce qu’ils disent de ce que nous vivons ; s’enrichir de nos différences, voilà pourquoi emmanuel demarcy-Mota envoie son équipe en tournée, et l’accompagne. Les aventures de son Équipe, à Paris, en France, d’ouest en est de par le monde, emmanuel demarcy-Mota les vit, sur place, avec tous et en même temps. Ce qu’il considère comme normal puisque, après tout, il en fait partie de l’Équipe, il en est « le centre ».Donc, il a vécu tous les instants de la tournée de Rhinocéros, et quelques-uns de bien surprenants. Ainsi au Chili, où il a fallu d’urgence trouver une autre scène et en adapter le décor, après l’incendie qui a détruit le théâtre où le spectacle était initialement prévu.« Quand la directrice du Festival où nous étions invités nous a téléphoné pour nous prévenir, les décors étaient déjà en route par bateau et, de toute façon, il n’était pas question de laisser tomber . » Voilà donc les techniciens et comédiens face au Théâtre des Carabiniers. Le seul disponible, qui jamais n’a collaboré avec le Festival, où aucun spectateur habituel n’a jamais pénétré, car depuis toujours il appartient à l’armée, lui est réservé. Il est dirigé par des généraux, dont les portraits ornent les couloirs.Où par ailleurs est exposé un matériel qui, tout au long de la dictature, a beaucoup servi contre la population.« C’était une situation ahurissante et inédite pour les spectateurs chiliens comme pour nous. Est-ce qu’il existe un autre pays, y compris une démocratie, où l’armée possède son propre théâtre ? Quel peut bien être le répertoire ? En tout cas, donner là Rhinocéros ! Qui aurait osé l’espérer, même y penser ? Quoi qu’il en soit, le public a compris, et fortement réagi, il savait de quoi nous parlions. Quant au « général-directeur », il est venu poliment féliciter les comédiens à la fin de la représentation. »C’était, en tout cas, une belle façon de commencer la tournée en Amérique Latine. La suite, en Argentine, a été moins tumultueuse, même si le public, dans sa majorité, ne connaissait pas la pièce. Et peut-être ignorait même le nom de Ionesco.

Rhinocéros
Rhinocéros © © Karsten Moran/The New York Times-REDUX-REA

«Cela dit, professionnels ou non, ils sont entrés dans le spectacle, dans ce qu’il met en jeu et qui forcément les touche, eux qui sont également si proches de la fin d’une dictature. Nous y avons rencontré un public très mélangé, très jeune, senti un vrai désir de théâtre, une grande curiosité. Les relations entre Buenos Aires et Paris ont toujours été profondes, chaleureuses… »Emmanuel et l’Équipe se sentent chez eux là-bas, un peu comme aux États-Unis, principalement à New York. Car après tout, même si on n’y est jamais allé, on a vu des films.Et de toute façon, Emmanuel ne veut pas laisser passer une seule occasion de connaître. Et comme les répétitions avaient lieu l’après-midi, le soir était réservé… au théâtre.« Nous avions retenu des places pour des spectacles dont on nous avait parlé. D’autre part, nous avions invité des comédiens intéressés à des workshops de trois jours avec l’équipe. Ensuite, nous discutions, c’était passionnant. Ils étaient surpris par notre jeu, qu’ils qualifient de « physique », c’est-à-dire plus proche des performances Off-Off Broadway, que de ce qui se fait sur une scène officielle. »Finalement, en dépit des différences de langage, de culture, de passé, le monde occidental parvient à se trouver des points de rencontre. Les acteurs peuvent assez naturellement ressentir les réactions des publics, les prévoir, s’y adapter, s’en servir.En allant vers l’est, les choses changent. Les mêmes événements ne sont pas, et n’ont pas été, vécus de la même façon.« À Moscou, la tension du public nous a surpris. Le seul moment de rire a été celui où on ne sait pas trop si Jean va oui ou non choisir de rejoindre les rhinocéros. Dans tous les débats, les entretiens, revenaient des questions sur le double langage, le double jeu, les stratégies secrètes. Une autre lecture de la pièce, tout aussi contemporaine est apparue, ainsi qu’une vision très noire de sa fin, où le “je ne capitule pas” final de Bérenger ne suscitait aucun espoir, à cause de la solitude du personnage.

Rhinocéros
Rhinocéros © © Karsten Moran/The New York Times-REDUX-REA

« En Turquie aussi, nous avons été surpris : à la réplique “je ne veux pas d’enfant”, la salle a applaudi… Par la suite, on nous a expliqué que le gouvernement était alors en train de remettre en cause le droit à l’avortement…En Grèce, nous avions le sentiment d’arriver au juste moment, le directeur du Festival auquel nous participions nous l’a confirmé.Et au journaliste de RFI qui interrogeait les spectateurs de toutes générations à la sortie du spectacle, chacun répondait que la pièce parlait d’eux, de ce qu’ils vivent… Et puis, partout oùnous sommes allés, on nous a confié le plaisir d’écouter notre langue. »Emmanuel Demarcy-Mota a bien l’intention de continuer à la faire entendre, à transmettre les avertissements de Ionesco. Il projette de faire découvrir Rhinocéros en Asie, à Taiwan, à Singapour, au Japon.« Dans ce continent, le spectacle prendra évidemment encore un autre sens, des dimensions différentes. Nous, nous apprendrons. Les comédiens recevront des réactions nouvelles, qu’ils vont intégrer et retransmettre. »Notamment aux publics français. Emmanuel Demarcy-Mota garde Rhinocéros au répertoire de sa troupe tant que le thème résonnera dans le présent, tant que le spectacle offrira aux spectateurs des idées, des histoires qui les touchent, leur parlera de ce qu’ils vivent. Et d’abord, du 2 au 10 juin, Rhinocéros revient au Théâtre de la Ville, enrichi de ce que l’Équipe a vécu au long de cette immense tournée, de ce que chacun, pendant ce temps, a pu donner, recevoir, comprendre, chercher, interroger.« Toutes ces questions, ces expériences, qu’ils portent en eux, ils vont les communiquer à un public avec lequel ils partagent la langue, et le quotidien. Là encore, ils vont recevoir, apprendre. »Encore et toujours c’est l’inattendu qui les attend, qui nous attend. Nous sommes au théâtre.C. G.

Rhinocéros
Rhinocéros © Karsten Moran/The New York Times-REDUX-REA
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