Cycle Marguerite Duras - Marguerite, les trois âges

mise en scène Didier Bezace avec Anne Consigny et Emmanuelle Riva

La version de Savannah Bay que nous présentons au Théâtre de l’Atelier reprend des éléments des deux textes de la pièce : celui édité en 1982 et celui établi par Marguerite Duras pour sa mise en scène au Théâtre du Rond-Point en 1983, ce dernier étant plus structuré que le premier sans doute parce que l’exigence du plateau forçait l’écrivain à davantage de clarté dans la conduite de sa pièce et de l’évolution du récit ainsi que dans les relations entre les deux femmes qui le portent.

Le drame évoqué dans Savannah Bay a existé. Une jeune fille s’est donnée la mort, une nuit, ici, dans la mer, autour du lieu évoqué, la maison qu’habite encore Madeleine, la mère de la jeune fille. Elle avait 17 ans, elle s’appelait Savannah. Savannah s’est tuée à 17 ans du bonheur d’aimer, un an après avoir rencontré le premier homme de sa vie. Le jour de la naissance de son enfant a été choisi par elle pour mourir : pour mourir comme au premier jour afin que rien d’autre que leur amour ne lie les amants . Marguerite Duras, cité par Jean Vallier - in C’était Marguerite Duras, Editions Fayard p. 827

Ce qui m’a guidé dans ce travail d’adaptation, c’est le souci de garder d’abord la clarté structurelle de la deuxième version : la pièce s’y déroule en trois scènes ou séquences clairement déterminées – j’y ai ajouté, en déplaçant quelques répliques de la fin du texte de la deuxième version, un éventuel épilogue permettant de rendre concret et sensible l’aboutissement de la pièce : le rapprochement des deux femmes, leur reconnaissance mutuelle qui fait l’objet du jeu de rôle auquel elles se livrent – quotidiennement peut-être – à partir d’un événement traumatique, caché, enfoui, qu’il s’agit de faire revenir à la surface d’une mémoire en lambeaux et de revivre à deux afin de s’apprivoiser mutuellement et de se reconnaître. J’ai privilégié l’idée d’un trajet, d’une histoire qui se construit à deux à travers un jeu de théâtre pour aboutir à un accomplissement. J’ai pensé que – peut-être – à travers cette fiction parfois obscure, Marguerite Duras cherchait à accomplir sur scène ce qu’elle n’a jamais pu réaliser dans sa vie et qui l’obsède perpétuellement (elle en parle dans certains entretiens) aimer sa mère – qu’elle projette clairement dans l’actrice qui interprète Madeleine – et être aimée d’elle, reconnue, enfin adoptée. C’est, me semble-t-il, tout le sens de l’effort que produit la Jeune Femme au long de la pièce en jouant auprès d’elle des rôles divers – gouvernante, thérapeute, couturière, habilleuse, maquilleuse… – qui lui permettent de l’accompagner jusqu’à la reconnaissance.

Savannah Bay
Savannah Bay © Nathalie Hervieux

Par ailleurs, la première version de la pièce contient des éléments d’humour (l’échange sur le petit froncé de la robe par exemple) qui sont précieux pour construire les différents aspects de la relation entre les deux femmes où l’humour, la complicité alternent avec une forme de cruauté parfois, de mauvaise foi aussi, ainsi que des moments très intenses de rapprochement et de reconnaissance maternelle dont Marguerite Duras parle dans sa première préface. Ils ont été supprimés dans la seconde version, nous les avons rétablis afin qu’ils nous aident à rendre concret l’enjeu primordial de la pièce : la construction (ou reconstruction) par le jeu du théâtre d’une relation affectueuse et apaisée entre une mère âgée et sa petite fille, c’est le rituel qu’elles inventent et réinventent éternellement qui leur permet finalement d’affirmer l’identité et la force de cette relation dans un amour réciproque, le temps d’une représentation dont la nature éphémère exige qu’elle soitrecommencée chaque jour.« Savannah Bay est l’histoire magnifique de la conquête d’une grand-mère par sa petite fille », écrit Laure Adler (Laure Adler, Le parc des amants, in Marguerite Duras, Biographie aux Ed. Gallimard)Si simple, si compliqué…Didier Bezace

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