Semianyki (La Famille)

Semianyki ou La Famille : le portrait acide d’une famille « frappadingue » . Une lutte incessante pour le pouvoir entre le père, alcoolique, qui menace de partir, la mère, enceinte, qui menace d’accoucher, et une armée de marmots déjantés et créatifs qui menacent de trucider père et mère pour exister. Sublime happy-end dans un monde qui s’écroule, accouchement flamboyant, retour pétaradant du père prodigue, la famille survit au chaos et la vie continue !

Folie poétique, rage inventive, humour corrosif, chez ces artistes de la légendaire troupe de St Pétersbourg leTeatr Licidei qui parcourt le monde en soufflant des spectacles plus dévastateurs les uns que les autres. Ces clowns ne parlent pas et l’on comprend tout. Le plus bel hommage qui puisse être donné au Clown, à la fois traditionnel et contemporain, baigné d’une délicieuse sensibilité russe.

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semianyki © Philippe Delacroix
Semianyki, Vincent Rocca

« Si l’on me permet cette comparaison magnético-hasardeuse, je dirais que la troupe du Licedei fonctionne comme un aimant. Et toi, quidam qui viens de t’asseoir dans ton fauteuil, ta main serrant un bout de ticket déchiré, tu es un grain de limaille de fer, posé au milieu d’autres grains... La lumière de la salle n’est pas encore éteinte, la limaille bruisse, un grand voile blanc cache la scène, mais on devine déjà que le Licedei sera à l’étroit sur ce plateau, dans cette « boîte noire » un peu trop géométrique...

Le décor, ou plutôt, un somptueux bric-à-brac à mi-chemin entre le vide grenier et l’arrière-boutique d’une quincaillerie à l’ancienne, déborde, mord sur le public, vient lécher les murs de la salle...

Petit grain, accroche-toi à ton fauteuil, la météo est incertaine : avis de tempête sur ton petit château for intérieur, ça va souffler dans les travées, ça va tanguer dans les ventricules ! D’ailleurs le navire vient d’appareiller : la mère est là. Belle et déchaînée, houleuse et grosse, généreuse et démontée...

Venue d’on ne sait où. Les regards des petits grains convergent vers elle. Ils ne la lâcheront plus... Elle est venue par la salle, d’où les rires, en vagues, rouleront tout à l’heure...

Le voile disparaît, la famille est au complet, le sacrifice peut commencer, à coup de scies, de pinces à linge et de crosses de hockey ! Une marmaille frénétique, tentaculaire pieuvre par quatre, prend le chef de famille pour un punching-ball, envoie valdinguer les codes de bonne conduite, fracasse le sacrosaint quatrième mur du théâtre et déferle sur le public emporté dans la tourmente. L’aimant fonctionne à plein régime, les petits grains de limaille sont infailliblement attirés, corps et âmes tendus vers l’œil du cyclone. La famille, Semianyki, est écorchée vive, on peut presque toucher les morceaux de chair, on peut presque entendre les hoquets du coeur qui bat la retraite, on peut presque voir l’amour dépenaillé qui s’époumone.

Semianyki
Semianyki © Philippe Delacroix

L’irrésistible génitrice de ce maelström est au four, au moulin et au téléphone, implorant, régentant, dansant, charmant, s’effondrant, marmonnant, flamboyant, les prunelles de ses yeux sont des bombes, ses lèvres surmaquillées deux acrobates, son ventre plein d’un cinquième futur petit monstre un ballon dirigeable, voilà plus d’une heure que le théâtre a décollé, réservoirs pleins, train d’atterrissage rentré, et tout d’un coup, par la magie d’une petite lumière jaune habillée d’aluminium qui balaye le public à la recherche du père envolé, par la grâce d’un visage de bébé-clown désemparé qui court après l’indicible, le silence tombe comme un cadeau, un beau silence comme une plume en suspens, les gorges se serrent, la limaille fond, ce n’était peut-être pas prévu mais vous vous êtes laissé surprendre, et tout doucement, l’air de rien, le Licedei vient de vous prendre par la main et vous embarque pour le final, accouchement en couleur, danse de mort et de renaissance, coda ébouriffante, pluie de folie, dernière vague qui monte dans les gradins du théâtre.

Les lumières se rallument, le Licedei se retire en fanfare, laissant les petits grains déboussolés, mais heureux, convaincus que, oui, décidément, la vie est un chantier ! »

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