de Molière mise en scène Luc BondyQui est-il, ce monsieur Tartuffe ? Que veut-il, que vaut-il ? Depuis qu’Orgon l’a rencontré, sa piété tranquille est devenue fanatisme, et son amitié pour Tartuffe a tout d’une passion. Comment donc un père de famille apparemment sans histoires, soudain aliéné et comme dévoré de l’intérieur par un effroyable parasite, a-t-il pu succomber à une telle emprise, jusqu’à faire don de tous ses biens et vouloir livrer sa propre fille à un inconnu rencontré par hasard quelques semaines plus tôt ? Et jusqu’où devra aller Elmire, son épouse, pour lui ouvrir les yeux ? Il y a peu, Luc Bondy a signé l’adaptation d’un Tartuffe en version allemande dont l’épaisseur balzacienne et la vivacité digne de Lubitsch ont fait l’un des grands succès du printemps 2013 à Vienne.Il revient aujourd’hui à l’original pour explorer les mécanismes intimes, familiaux et sociaux qui rendent possible le succès de l’imposture , tout en nous mettant sous les yeux, entre farce et terreur, le portrait génial d’un incroyable aveuglement.

Voyage de Monsieur Molière de Vienne à Paris

Tartuffe
Tartuffe © Thierry Depagne

En mai 2013, Luc Bondy a présenté à l'Akademietheater, qui est la deuxième salle du Burgtheater de Vienne, un Tartuffe dont il cosignait la version allemande avec Peter Stephan Jungk. Bondy choisit de saisir dans cette nécessité de traduire l'occasion d'une libération. La réussite du spectacle a tenu pour une bonne part à ce refus initial de se laisser dicter d'avance les moindres détails de la mise en scène au nom d'une fidélité trop littérale à l'original. Tant dans le fond que dans la forme, la traduction, d'une grande cohérence, jouait franchement la carte de la transposition. Bondy et son collaborateur ont renoncé d'emblée à restituer le vers moliéresque pour s'en tenir à une prose contemporaine, confirmant l'ancrage de l'action dans une époque qui pourrait être la nôtre. Chez Molière, Madame Pernelle reproche à sa bru d'aller «vêtue ainsi qu'une princesse » ; à Vienne, au XXIe siècle, Elmire s'est retrouvée «attifée comme une diva» (aufgedonnert wie eine Diva). Cette décision de privilégier la vivacité moderne de l'expression explique également que le rythme des échanges ait été généralement accéléré. Lorsque Madame Pernelle allonge un soufflet à Flipote pour la presser de sortir, il lui faut deux vers et demi (trente syllabes, donc) pour commenter son geste ; il ne lui en faut que neuf dans l'adaptation allemande. Cependant, à quelques détails et coupes près, l'enchaînement des répliques ainsi que leur teneur étaient rigoureusement respectés.L'actualisation et l'explicitation du sens, délivré de sa gangue historique, ne visaient qu'à rendre plus accessibles les enjeux de chaque scène, sans jamais affecter la logique du développement dramatique. Même sans connaître l'allemand, un bon connaisseur de l'original pouvait donc reconnaître sans mal la plupart des grands moments de la comédie et leurs mouvements caractéristiques. Et apprécier l'humour qui sous-tendait certains écarts. Chez Molière, Madame Pernelle n'entre en scène et ne lance la pièce qu'avec la ferme intention d'en sortir au plus vite, à toutes jambes s'il le faut ; selon Bondy, elle est clouée dans une chaise roulante, et le tempo qui en découle donne à toute l'exposition un relief assez inattendu... Le public viennois, lui, n'avait garde de comparer des textes. Emporté par le plaisir du jeu, il adhérait d'autant plus volontiers au contrat proposé qu'il n'est pas familier autant que nous le sommes (ou que nous sommes censés l'être) d'un texte qui à nos yeux est un classique....Le geste pourrait surprendre, voire choquer certains spectateurs. Il ne serait pourtant pas sans exemple, puisqu'il reviendrait en somme à traiter Molière comme le sont souvent les grands maîtres du répertoire étranger. Shakespeare, Tchekhov ou les tragiques grecs ont fourni plus d'une fois un matériau théâtral que les metteurs en scène ajustent à leur guise, en s'autorisant d'ailleurs des interventions autrement plus radicales que celles de Bondy abordant Molière. Si personne n'y trouve à redire, sans doute est-ce pour deux raisons. D'abord, parce que le public aujourd'hui a moins de réticence à admettre que le fait théâtral obéit à ses propres lois, et que s'il plie parfois le texte à ses exigences, le livre, après tout, n'y perd rien : l'autorité reste à l'auteur, la reconnaissance du rôle créateur du metteur en scène est à peu près acquise, et chacun reste maître chez soi tout en négociant au coup par coup ces imprévisibles trêves armées que sont les spectacles. Ensuite, parce que dans le cas du répertoire étranger, les licences que le théâtre s'accorde avec les mots qui l'animent (et qu'il anime) se trouvent être comme imposées d'entrée de jeu, pour un public français, par le fait brut de la traduction – condition préalable, inévitable, de toute entrée en rapport avec le texte quand on n'en parle pas soi-même la langue. Nous ne sommes pas dépositaires de la lettre de Shakespeare ; ce n'est pas au français qu'en est confiée la garde. Mais nous pouvons faire de nécessité vertu, et puisant dans cette non-responsabilité (ou dans cette irresponsabilité, comme on voudra) une autre chance, nous pouvons tirer de la distance même qui nous sépare des mots originaux l'espace d'une liberté, d'une aisance qu'on ne s'accorderait peut-être pas aussi facilement dans l'idiome du poète.....

Tartuffe
Tartuffe © Thierry Depagne

Repartir de Molière ne signifie pas pour autant que ce nouveau Tartuffe selon Bondy manquera de fantaisie ni de profondeur romanesque. Et pas davantage que le metteur en scène s'interdira d'apporter au texte quelques aménagements, ici pour effacer un archaïsme, là pour inquiéter le rythme de l'alexandrin. En attaquant ce nouveau travail, Bondy est fort de l'expérience du spectacle viennois. Il en reprend le décor, conçu par Richard Peduzzi, et Dominique Bruguière est à nouveau chargée de l'éclairer. Ces deux collaborateurs devaient travailler avec Chéreau sur Comme il vous plaira, ce qui n'a certainement pas été étranger à la décision de Bondy de revenir à son Tartuffe, où il a aussi tenu à confier des rôles à Clotilde Hesme, Gilles Cohen et Laurent Grévill. Le cadre général, les intentions de cette recréation parisienne seront donc les mêmes qu'à Vienne. Recréation et non pas simple reprise en langue française, car Bondy l'a déjà annoncé à ses nouveaux interprètes : il s'agira bien pour eux de réinventer en sa compagnie les personnages qu'ils incarneront.Avec ce Tartuffe, Bondy présente le troisième volet d'une sorte de triptyque secret , après Le Retour et Les Fausses Confidences. A-t-on remarqué, à cet égard, que Micha Lescot et Louis Garrel se sont comme partagé le travail ? Dans la première pièce, ils jouaient deux frères, l'un beau parleur et l'autre tout en muscles ; dans la deuxième, c'est Louis Garrel qui tient le rôle de l'intrus brûlant de désir ; c'est Micha Lescot qui s'en charge dans la troisième, dont il interprète le rôle-titre. La pièce de Molière, comme celles de Marivaux et de Pinter, est en effet une histoire de corps étranger introduit dans un intérieur et une étude des perturbations qui s'ensuivent au sein d'une famille dysfonctionnelle... Tartuffe, plus encore que Dorante, est un homme qui part de loin et cherche à grimper à l'échelle sociale. Dans sa situation, les scrupules moraux seraient un luxe : comme le monde auquel il s'attaque ne lui fera jamais la moindre place, il n'a d'autre ressource que de la conquérir à tout prix (pour Bondy, Tartuffe est ce qu'on appelle aujourd'hui un winner). Et pour conquérir cette place, il lui faut d'abord l'inventer. Selon les évangiles, «la vérité vous rendra libre», mais il n'est pas écrit, et pour cause, qu'elle vous rendra riche ou puissant... Tartuffe se met donc à une place où il n'est pas, mais qui est la seule à lui donner accès auprès d'Orgon. Il ne peut pas ne pas être hypocrite, car l'hypocrisie est son «moyen de parvenir ». Il lui faut assumer un rôle (et s'il était sincèrement dévot, ne serait-ce pas encore pire ?). Stendhal s'en souviendra quand il composera Le Rouge et le Noir. Mais là où Dorante et Julien Sorel ont aussi la ressource de jouer du meilleur costume : leur propre corps, d'une beauté telle qu'elle équivaut à une richesse, Tartuffe est obligé de nier le sien –ce pauvre corps désirant, maladroit, envahissant, qui l'embarrasse tellement dans le rôle qu'il a à jouer, est comme un acte manqué à lui tout seul ! Mais tel est le prix que doit payer Tartuffe s'il veut espérer trouver enfin une place. Voire occuper toute la place. Héritier à la place du fils et époux de la fille, il serait le successeur absolu d'Orgon – et sur un versant plus intime, plus dangereux, il le supplanterait tout bonnement en devenant l'amant de sa femme et le propriétaire de sa maison.

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