les ballets C de la B / Alain Platel

Concept et mise en scène d'Alain Platel Dramaturgie d'Hildegard De Vuyst, Koen Tachelet Direction musicale, paysages sonores et musique additionnelle de Steven Prengels AvecBerengère Bodin, Elie Tass, Elsie de Brauw, Lisi Estaras, Romeu Runa, Ross McCormack Figure attachante de la création européenne, Alain Platel se fait rare. Nous sommes donc particulièrement heureux de son retour à Chaillot avec cette création que nous accueillons en première française. Au coeur du processus créatif, Tauber Bach – littéralement Bach chanté par des sourds, un projet original d’Artur Zmijewski - est une source musicale ô combien singulière pour un spectacle que Platel décrit par une question : 'Comment (sur)vivre avec dignité quand il nous reste très peu ? '

Tauberbach
Tauberbach © Chris Van der Burght
La musique Tauber Bach sera en effet l’une des sources d’inspiration de cette nouvelle création, avec le documentaire Estamira de Marcos Prado ou l’on suit **l’histoire d’une femme atteinte de schizophrénie qui vit dans une décharge des environs de Rio de Janeiro.** Ce n’est pas la première fois que le chorégraphe et metteur en scène prend comme point de départ une matière documentaire de sa 'danse bâtarde'. L’orthopédagogue qu’il a été dans une 'première' vie n’a cessé depuis de s’intéresser aux formes de dialogues et d’échanges entre les uns et les autres, souvent les plus démunis ou les mis-à-l’écart de la société. On essaie de découvrir la gestuelle qui naît au moment où les danseurs se blottissent dans ce coin du cerveau encore préservé de toute civilisation. De création en création, de vsprs à Out of Context - for Pina, de Gardenia – présenté à Chaillot – à C(H)OEURS, **Alain Platel raconte notre monde et ses dérives.** Pour tauberbach, il retrouve le directeur musical Steven Prengels et, pour la première fois, collabore avec l’actrice du NTGent, Elsie de Brauw. La musique sera de nouveau le fil conducteur de cette production évènement, placée sous le signe de Bach et d’arias de Mozart._Philippe Noisette_
Tauberbach
Tauberbach © Chris Van der Burght
### **Géographie de la vivacité** Ceci n'est pas une pièce de théâtre. Mais il y a des personnages, ou plutôt: il y a des identités, des êtres, des créatures. Il y en a même un qui a un nom: Estamira. Estamira réfère à une femme réelle qui vit sur un dépotoir au Brésil. Elle parle constamment. Pour elle, parler est survivre. Elle parle avec les voix dans sa tête, avec une voix au-dessus de sa tête. Estamira est hantée par sa biographie, par les démons dans sa tête, par son combat journalier dans un monde où vivre et survivre sont devenus la même chose. Elle essaie d'exorciser l'énergie négative qui s'est entassée en elle en récitant une série infinie de formules. « Stay in control ! Stay in control ! »Estamira ne vit pas seule. De tous les coins, des êtres surgissent, pour la défier, la forçant d'utiliser ses sens d'une autre façon, de sentir de nouveau, de voir, d'écouter. Ces êtres ne se servent plus de la langue parlée. Ces êtres étaient sans doute -comme Estamira- à la recherche de contrôle et d'équilibre. Mais ils ont choisi un jour de ne plus se battre avec eux-mêmes et le monde et ont trouvé un allié dans le chaos du dépotoir.**Cette paix a créé plus d'espace pour l'imagination, la création d'univers parallèles où tout est fluide, où tout doit être réexaminé et renommé. Un processus de recyclage mental et physique.** Estamira se sert d'un langage qu'elle a fabriqué elle-même. Les premières lettres sont « PTG ». Elle parle cette langue quand elle fait appel à une source auxiliaire invisible. **« Elle téléphone à Dieu »** , comme dit Alain Platel. La langue PTG en dit long sur sa volonté de survivre, sur sa solitude. Elle seule comprend ses questions. Les réponses ne sont que les reflets de ses propres besoins. Estamira est en discussion avec elle-même dans le noir. Et puis, la danseuse Lisi Estaras prend le microphone et voilà commence à parler cette langue PTG inexistante. A ce moment-là, l'immense vide dans l'existence d'Estamira s'emplit de compréhension et d'empathie d'un autre être. On ne comprend pas un seul mot de ce qu'elles se disent mais la signification est claire. Estamira prend un pas crucial vers la confiance et la capitulation au détriment de ses angoisses.
Tauberbach
Tauberbach © Chris Van der Burght
**Alain Platel utilise l'histoire d'Estamira et son univers pour raconter une autre histoire :** celle du théâtre parlé et de la danse et leur rencontre. La question que Platel se pose dans tauberbach n'est pas : les danseurs, savent-ils jouer et les acteurs, savent-ils danser ? Mais plutôt : Qu'implique le fait de danser et de jouer pour la nature de l'homme qui se construit en dansant et en actant ? Quand est-ce qu'une image physique devient une image humaine ?Et comment deux images physiques, peuvent-elles entrer en dialogue, quand se touchentelles, se confondent-elles et qu'est-ce que cela peut faire à l'être humain dans ce corps ?Illustration. L'actrice (Elsie de Brauw/Estamira) se trouve au-devant de la scène, elle regarde la salle et elle déclare : « I do not agree with life ». Les cinq danseurs font un petit groupe au fond de la scène et deux par deux, ils avancent dans une ligne droite vers Elsie/Estamira et puis retournent comme s'ils marchaient un défilé, ils se positionnent à droite et à gauche d'Elsie/Estamira, lancent un mot dans la salle ou font une grimace, partent et reviennent ensuite transfigurés. Dans cette scène, les danseurs « jouent » dans le sens le plus propre du mot : ils se présentent au public comme un « autre », habilement changeant de rôle comme des balles de jongle qu'ils lancent, rattrapent et relancent en l'air. La pose d'Elsie fait penser à la pose dramatique et statique d'une tragédienne qui envoie son mécontentement de la vie dans le monde. La vivacité des danseurs renverse cette pose et la remet en question. Et ainsi, ils répondent indirectement à la déclaration d'Elsie/Estamira « I do not agree with life ». Ils répondent : La vie, ce n'est pas une affaire qu'on accepte ou qu'on n'accepte pas. C'est une masse fluide, maniable et flexible avec laquelle on peut refaire un être humain à tout moment. Cette scène est une ode à la vivacité dans le sens littéral et figuré. Mais la scène n'est pas finie. Les danseurs en ont marre enfin, ils attrapent Elsie, la trainent sur le sol et lui montrent tous les coins de la scène. C'est une danse rituelle où la violence est à la fois jouée et vraie. **Une initiation au défoulement littéral d'un corps rigide. Un acte de transgression, un geste de libération.**
Tauberbach
Tauberbach © Chris Van der Burght
**Cette scène marque le début d'un processus dans lequel Elsie/Estamira évolue de spectatrice à participante** . Cette transition se passe en phases. La première est l'observation. Elle observe les gens qui se comportent différemment, qui exposent leur individualité aux autres et qui en faisant cela, génèrent une force collective. Suit la compréhension, la reconnaissance du mal et du chagrin. « Did you hear the storm ? It was inside me » demande Estamira. Le solo de la danseuse Bérengère Bodin qui suit, répond à cette question. Le corps de la danseuse raconte une histoire de consolation et de guérison possible. C'est une invitation à réconcilier l'extérieur et l'intérieur, le corps et l'âme. C'est la porte vers la libération. La libération du feu. La libération d'une danse collective où les corps bougent un sur un au rythme du coeur battant. tauberbach est l'histoire des gens qui veulent se détacher des systèmes de codes. **Le corps joue un rôle essentiel dans ce processus** . Au cours des répétitions, un sujet de discussion était « la nudité sur scène ». Certains danseurs demandaient : quand on expose ce qu'il y a en nous, pourquoi alors ne pas exposer notre corps aussi ? Il résulte de ces conversations que non pas la nudité-même mais la gêne est devenue un fil rouge du spectacle. Que la gêne n'infériorise pas nécessairement l'homme, que la gêne peut mener à la beauté et la conscience de soi. La gêne est étroitement liée au dosage de ce qu'on veut montrer de soi. Lorsqu’Estamira envisage le monde des créatures autour d'elle, elle le vit comme un monde sans gêne, où il n'y a ni règle ni moralité. Jusqu'au moment où elle voit deux êtres qui s'adonnent à une parade nuptiale d'une intensité qui rend toute différence entre l’homme et l'animal superflue. Elle est témoin d'un événement qui dépasse -par son authenticitétoute question de moralité et qui a par cela un effet de catharsis.
Tauberbach
Tauberbach © Chris Van der Burght
tauberbach est l'histoire d'une femme qui est épluchée. Une femme qui mène sa vie à l'intérieur de sa tête mais qui, au fur et à mesure, découvre son corps. L'histoire d'une résistance et l'environnement qui peut la démolir. De la vie qui continue. 24 heures de dignité._Dramaturge Koen Tachelet - janvier 2014_
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