D’après The Tempest de William Shakespeare et The Tempest or The Enchanted Island de Henry PurcellUn spectacle de Teatro Praga (Lisbonne)Adaptation et mise en scène Pedro Penin, André E. Teodosio, José Maria Vieira Mendes Musique composée et jouée par Xinobi & Moulillinex Le collectif lisboète ambitionne de reprendre la trilogie. Il s’attaque désormais au deuxième acte avec une création intitulée The Tempest.

Les spectacles de Praga me rappellent souvent les théâtres de revue comme ceux du Parque Mayer à Lisbonne qui fut inauguré en 1901 . C’était une « cité des théâtres » et des plaisirs prolétaire et distinguée. Le Maria Vitória ouvrit en 1922, puis, les Variétés, le Capitole et en 1956, l’ABC.

Photo de répétitions
Photo de répétitions © Alipio Padilha

Trois représentations par jour, le ticket valait trois escudos ; les salles avalaient et recrachaient dans la ville des milliers de spectateurs taciturnes. C’était là qu’échouaient les artistes de music-hall d’Europe et d’Angleterre pour un dernier cachet. On y jouait « la revue » avec plumes, strass et descente des marches.Dans ce théâtre pauvre simulant la richesse s’étalait sans pudeur la cruauté du monde. De la noblesse aussi. Les spectacles du Parque Mayer, ou ceux du « teatro di rivista » en Italie, font partie du métier. Tout le monde en Europe s’en est inspiré. Dans sa version bachique et foraine de A Midsummer Night’s Dream et de The Fairy Queen, Praga ressuscitait ces images d’Eurovision en noir et blanc en fabriquant d’inquiétantes contrefaçons, images, musiques, textes, modernités de pacotille.

Dans The Tempest, ces jeunes Portugais convoquent à nouveau Shakespeare et Purcell, cette fois avec leurs oeuvres ultimes, explorant là encore ce qui se tisse entre Théâtre et Pouvoir (thème complexe et poil à gratter). L’artiste et le roi, et le ministre, le député, le fonctionnaire, le maire, le directeur du théâtre, la mode, les médias, l’argent. Ce mano a mano du dramaturge thaumaturge et du musicien de la Cour fonde un passionnant chantier où théâtre et musique se heurtent, se neutralisent, se complètent, donnant naissance à un spectacle étrange, profond, déconcertant.Teatro Praga manie avec virtuosité l’art de la dérision en remettant au passage le théâtre à sa place : loin, le plus loin possible du pouvoir.Patrick Sommier

Photo de répétitions
Photo de répétitions © Alipio Padilha

Une expérience de l'infini

« Qui a besoin du réalisme quand on peut avoir son contraire ? » Teatro Praga En 2010, Teatro Praga a créé un spectacle à partir de A Midsummer Night’s Dream de Shakespeare et de The Fairy Queen d’Henry Purcell. Purcell a composé un autre semi-opéra sur une pièce de Shakespeare, The Tempest or The Enchanted Island.Praga s’engage à présent dans ce 2e acte avec un spectacle musical qui a pour titre The Tempest. La partition musicale sera travaillée par deux musiciens électroniques et cinq chanteurs classiques.C’est par la musique que sera abordée la pièce de Shakespeare en y intégrant d’autres matériaux et adaptant la partitition à la musique contemporaine.Comme dans A Midsummer Night’s Dream, musique, vidéo, comédiens, plasticiens, performers fabriqueront ensemble ce spectacle mais sur un autre thème. Il ne s’agira pas ici d’interpréter la fête du songe devant le public (le public de la pièce et celui de la salle) mais de se concentrer sur le personnage d’un Prospéro anxieux qui tente d’arrêter un spectacle qu’il ne veut pas commencer et qui lui échappe.Ce spectacle est une île, et aussi un bateau. Il contient tout le théâtre et tout ce qui se passe à l’intérieur comme s’il prétendait être le monde à lui seul. Tout ce qui se passe dans le spectacle a été programmé à l’avance par Prospero. Il a attiré chacun de nous sur son île, son bateau, son théâtre. Il a choisi la musique, engagé les acteurs, commandé les images, écrit le texte, ses ennemis sont sa création, de même que le public, nous sommes tous embarqués dans le même navire. Mais, même ainsi, Prospero reste frustré parce qu’il a aussi programmé cette frustration.The Tempest est, en un sens, une sorte d’Ars Poetica d’un collectif théâtral qui ne se sent pas à l’aise avec l’idée de l’objet dans l’art et qui tente de faire d’un spectacle une expérience cognitive et au passage, de court-circuiter le monde et ses expérimentations. Un collectif qui veut jouer avec l’idée de « fakisme » (fake = contrefaçon, simulation).C’est une expérience de l’infini avec l’ombre de la mort suspendue au-dessus de sa tête.José Maria Vieira Mendes. Teatro Praga Traduit de l’anglais par Patrick Sommier

Photo de répétitions
Photo de répétitions © Alipio Padilha

Un spectacle musical

Si The Tempest or The Enchanted Island est effectivement un semi-opéra, il est également semi-terminé. La paternité de certains passages ou de certaines musiques est contestée, et d’aucuns affirment que Purcell n’en est pas le seul compositeur. La partition a été écrite pour une version comique de l’oeuvre de Shakespeare, mise au point par John Dryden et William d’Avenant. La première a eu lieu en 1667, et spectacle a été joué et repris plusieurs fois au cours des XVIIe et XVIIIe siècles.Dryden et d’Avenant ont atténué la pièce, en simplifiant parfois la grammaire ou la langue, et y ont adjoint bon nombre de leurs idées.Praga emploiera les mêmes ressources que celles utilisées pour A Midsummer Night’s Dream (musique, vidéo, acteurs, artistes visuels), mais de manière différente. The Tempest est un spectacle visant à atteindre un but bien précis. Et ce but est un autre spectacle. Une sorte de représentation parallèle où le collectif lisboète cherchera le véritable spectacle, le spectacle idéal, l’image juste. C’est un réalisateur de cinéma qui interprètera le rôle d’Ariel. Deux Prospero seront en quête du bon décor, des bonnes lumières, de la bonne caméra, des bons mots, du bon acteur et de la bonne vie. Et ils exploreront toutes les possibilités offertes par le théâtre, ils pousseront l’illusion à ses limites et exploiteront à l’extrême la machinerie scénique.Si ce spectacle se réserve le droit de tout utiliser, son mot d’ordre demeure la frustration et son thème le classicisme. Prospero a tendance à être facilement contrarié, heureux, enthousiaste ou fâché, et déclenche régulièrement des tempêtes réduisant à néant toutes les idées émises et les scènes déjà réalisées.Tout doit alors être essayé de nouveau, et non recommencé depuis le début : il n’y a pas de début puisque The Tempest n’est pas un spectacle, mais un spectacle en devenir.

Photo de répétitions
Photo de répétitions © Alipio Padilha
Mots-clés :
Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.