Portrait de femme par Bartolomeo Veneto
Portrait de femme par Bartolomeo Veneto © Radio France

Un homme dans un rôle féminin, c’est rare, mais ça se pratique depuis que le théâtre existe.

On ne craignait pas une erreur de casting, mais on pouvait redouter que Galienne qui vient de jouer sa mère sur scène et au cinéma ne soit trop marqué par ce rôle, dans « Les garçons et Guillaume, à table ! »

Dès qu’il s’avance sur le plateau, la crainte est dissipée. Galienne est un grand comédien qui s’intègre à un autre projet, celui du metteur en scène Denis Podalydès. Il ne cherche pas à féminiser sa démarche. Certes, il porte une robe noire dont, au départ, il n’a pas encore enfilé le haut, c’est donc un homme torse nu qui se présente à nous et qui une fois habillé devient femme. Mais plus il avance sur scène, le visage impassible, plus nous oublions cette théorie du genre : il ou elle, ce n’est plus une question, nous ne voyons que le personnage qu’il incarne, un monstre, certes, une empoisonneuse, une tueuse, mais dont Hugo et Podalydès regardent la seule part de clarté, l’amour fou qu’il porte à son fils. Oui, cette femme pour asseoir son pouvoir a tué par dizaines maris ou rivaux, mais elle porte en elle un rêve de pureté : échapper à son destin de tueuse, sortir qui sait de ce corps masculin choisi par le metteur en scène. Tôt dans la pièce, elle se confie d’ailleurs à son fidèle Goudéka, Christian Hecq.

Hélas, fatalitas, un Borgia reste un Borgia et la mort rode toujours autour de Lucrèce, ce « ducat d’or à l’effigie de Satan », comme la qualifie Victor Hugo.

Le décor d’Eric Ruf est splendide. Il accompagne le drame hugolien qui se déroule à Venise. Ici, une gondole noire, là, l’ossature d’un palais vénitien façon moucharabieh, la structure légère se soulève et monte dans les cintres, sans rien d’ostentatoire. Les lieux du crime sont suggérés, pas soulignés et parfois, les acteurs portent des masques. Au fond, un magnifique tableau géant d’une mer qui selon les lumières et les moments de la tragédie passe du bleu au gris ou au vert. Dans ce décor délicat, plus la pièce avance, plus elle passionne. Au-delà du portrait d’un monstre ambigu, meurtrière et mère amoureuse du fils qu’elle a eu avec son frère, elle parle du pouvoir, du mensonge de ceux qui nous dirigent. Les comédiens excellent dans leur rôle, les jeunes amis du fils, Eric Ruf, l’époux émouvant de Lucrèce et la jeune actrice, Suliane Brahim, choisie pour incarner avec talent le fils qui ignore l’identité de sa mère. Suliane Brahim, volontairement androgyne ici, donne au personnage de l’enfant, toute son innocence.

Jeu sobre, parfois bouleversant, nombreuses musiques présentes qui évoquent le cinéma de Visconti : Hugo, Podalydès et la troupe de la Comédie Française, très inspirés.

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