Expert en l’art de faire surgir le scandale, Ibsen écrit ses pièces comme une suite d’électrochocs d’autant plus violents qu’aucune morale ne vient en soulager l’impact.

Un ennemi du peuple
Un ennemi du peuple © Jean Louis Fernandez

Tout commence très bien : Peter Stockmann, le préfet, administre l’établissement de bains qui fait la richesse de la ville; son frère Tomas, le médecin, est l’un de ses princi­paux employés et le garant de la qualité des soins offerts aux curistes. En apparence, ils s’accordent donc sur l’essentiel. Pourtant, tout les oppose, et il suffit d’une étincelle pour qu’explose leur rivalité, lorsque Tomas découvre que les eaux de l’établissement sont contaminées…

Tandis que l’affrontement fratricide s’étend aux dimensions de la cité, Ibsen complique l’intrigue en suivant « une crête risquée entre tragédie et comédie» bien faite pour inspirer la théâtralité ludique de Sivadier, toujours en quête d’un rapport “au présent” entre interprètes et public. 

Croira-t-on le lanceur d’alerte, qui pousse le souci de vérité jusqu’à risquer la mort sociale ? Comment arbitrer entre les exigences de la justice et les impératifs de l’économie ? Pour Sivadier (qui aborde ici Ibsen pour la première fois, dans une traduction nouvelle d’Eloi Recoing), les deux frères ennemis ne sont peut-être que la double figure d’une entité unique : “l’ambiguïté humaine” du problème soulevé par Ibsen ne se résorbe jamais en une harmonie “humaniste”. Et il se pourrait que rien ne fonde mieux les communautés qu’un mensonge partagé, aux dépens d’un bouc émissaire...

Un ennemi du peuple
Un ennemi du peuple / Jean-Louis Fernandez

Extrait

  • HOVSTAD : Alors qu’est-ce que vous en dites docteur ? Vous ne trouvez pas qu’il est temps d’aérer. Et de s’attaquer avec énergie à toute cette mollesse cette médiocrité et cette lâcheté ? 
  • TOMAS : Vous faites allusion à Aslaksen ? 
  • HOVSTAD : Oui il est de ceux qui sont dans le marécage – aussi brave homme soit-il par ailleurs. Et la plupart sont comme lui ils balancent d’un côté puis de l’autre. A force de réfléchir et de tergiverser ils n’osent plus faire un pas 
  • TOMAS : Oui mais Aslaksen était dans de si bonnes dispositions il me semble 
  • HOVSTAD : Il y a une chose que je place plus haut. C’est d’être un homme confiant et sûr de soi 
  • TOMAS : Vous avez parfaitement raison 
  • HOVSTAD : C’est pour ça que je veux saisir cette occasion et voir si je ne pourrais pas. Amener les hommes de bonne volonté à se ressaisir pour une fois. Le culte de l’autorité il faut l’extirper de cette ville cette impardonnable. Erreur de canalisations doit apparaître clairement à tous les électeurs 
  • TOMAS : Très bien si vous pensez que c’est dans l’intérêt général qu’il en soit ainsi. Mais pas avant que j’aie pu parler à mon frère 
  • HOVSTAD : Je vais en tout cas finir d’écrire un éditorial en attendant. Et si le préfet veut étouffer l’affaire – 
  • TOMAS : Comment pouvez-vous imaginer pareille chose ? 
  • HOVSTAD : Hum – Nous verrons

Un ennemi du peuple, d’Henrik Ibsen, traduit par Eloi Recoing, paru chez Acte Sud-Papiers le 6 mars 2019

Un ennemi du peulple
Un ennemi du peulple / Jean-Louis Fernandez

Distribution

D’Henrik Ibsen 

Mise en scène Jean-François Sivadier au Théâtre de l’Europe Odéon

Avec Sharif Andoura, Cyril Bothorel, Nicolas Bouchaud, Stephen Butel, Cyprien Billing, Vincent Guédon, Jeanne Lepers, Agnès Sourdillon

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