Un projet de et avec Nicolas Bouchaud d’après A fortunate de John Berger et du photographe Jean Mohr, traduction Michel Lederer, publié aux éditions de l’Olivier. Adaptation Nicolas Bouchaud, Éric Didry, Véronique Timsit Mise en scèneÉric Didry

En partenariat avec le festival d'Automne

John Berger et Jean Mohr suivent et accompagnent pendant deux mois le docteur John Sassall dans son activité professionnelle ; il ne sera jamais question de sa vie privée. Après avoir servi dans la Navy comme chirurgien durant la Seconde Guerre Mondiale, John Sassall choisit d’exercer son activité de médecin dans une campagne reculée d’Angleterre, au coeur de la forêt, une région où la nature prédomine, au sein d’une communauté rurale que l’on a coutume de qualifier de rustre.Le livre de Berger et Mohr pourrait s’apparenter à une oeuvre d’investigation autour de l’activité d’un médecin de campagne.

Un métier idéal
Un métier idéal © Jean-Louis Fernandez

Mais comme chez Georges Orwell ou James Agee, autres « écrivains d’investigation », elle ne se limite pas à un simple rapport d’enquête.

C’est une oeuvre hybride qui emprunte à des styles d’écritures très différents, une oeuvre impossible à classer dans un seul genre où la réflexion politique et esthétique prend souvent le relais de la narration ; une oeuvre qui tient à la fois de la nouvelle, de la forme dialoguée, de l’art du portrait, du pamphlet - sous la forme d’une imprécation calme - ou du carnet de route.Tournant autour de son sujet, à la façon d’un peintre autour de son modèle ou d’un acteur autour de son « personnage », John Berger s’emploie à faire apparaître la personnalité complexe et originale de John Sassall. De fait, le souffle qui traverse le livre doit beaucoup aux convictions, aux idéaux et aux doutes qui animent le médecin. On peut lire Un métier idéal comme un roman d’apprentissage : cet appel vers l’aventure qui anime Sassall à ses débuts avec pour viatique les romans de Joseph Conrad. On peut le lire aussi comme une oeuvre résolument militante. Sassall exerce dans une région économiquement défavorisée. Son métier est pour lui comme un sacerdoce, entièrement tourné vers un idéal : celui attaché à l’idée de servir. Quelqu’un comme l’écrit Berger, « qui grâce à l’intimité spéciale qu’on lui accorde doit compenser les liens rompus et réaffirmer le contenu social de la conscience de soi altérée du malade ».Mais il est un moment où le livre se transforme en une invitation au voyage . Un voyage poétique et philosophique qui prend la forme d’une quête, à la façon d’Au coeur des ténèbres de Joseph Conrad. Une traversée au cours de laquelle nous entendons des voix, parfois proches, parfois lointaines et des histoires tantôt simples et tantôt extravagantes. Ces voix et ces histoires que nous entendons, nous les reconnaissons comme celles des patients qui comme dans une tragédie antique forment le choeur du récit.Et peu à peu, quelque chose se met à nous regarder, nous qui entendons ces voix, nous qui écoutons ces bribes de vie, toutes ces fictions bien réelles agencées par Berger.Et peu à peu, par la grâce d’un sentiment d’empathie et d’intimité, nous nous imaginons dans le rôle du médecin et dans celui du patient, tour à tour, comme si dans cet étrange voyage, les frontières disparaissaient. Comme si les rôles s’inversaient.

Un métier idéal
Un métier idéal © Jean-Louis Fernandez

Ce que John Berger interroge, à travers la pratique de John Sassall, c’est le caractère particulier et complexe de toute relation médecin-patient. Que peut signifier d’assumer la responsabilité du rôle de « guérisseur » ?Est-ce que la maladie est une forme d’expression plutôt qu’une capitulation devant les périls naturels ?Est ce que le médecin peut apprendre davantage du malade que de son propre savoir ?Est-ce que la médecine peut devenir le lieu, la scène où le malade aura la possibilité de se reconnaître ?L’expérience à laquelle nous convie Berger, à travers la figure du médecin, est celle de notre rapport à l’« autre », pris dans le présent labile de notre existence. Je pense à cette phrase d’Antigone : « Nous n’avons que peu de temps pour plaire aux vivants et toute l’éternité pour plaire aux morts ».Je pense à notre précédent spectacle sur Serge Daney, à sa parole prononcée quelques mois avant sa mort.Je pense à la transmission. Je pense à la disparition. Je pense au théâtre comme le lieu vivant d’un deuil sans cesse recommencé. Je pense à la mélancolie du Docteur Sassall, à celle du cinéphile et à la mélancolie de l’acteur.....Sur quelle scène imaginaire, un médecin et un acteur peuvent-ils partager une certaine expérience du temps ? Je ne prétends pas ici, mettre sur le même plan, la médecine et le théâtre. J’ai conscience qu’une telle comparaison est dérisoire, en regard de leurs actions respectives au sein de la société. Je reconnais pourtant en Sassall une certaine façon de vivre et de pratiquer son métier qui attise mon appétence à questionner le mien. De la même façon, je crois que Berger s’interroge sur son rôle d’écrivain en observant Sassall exercer la médecine....

Un métier idéal
Un métier idéal © Jean-Louis Fernandez

Mais que pouvons-nous attendre d’un métier « idéal » dont on croit qu’il justifie à lui seul toute notre vie ?À quelle sorte d’exil intérieur nous contraint-il ? À travers quel miroir fêlé pouvons-nous regarder le visage d’« un homme qui a de la chance » (ce Fortunate man du titre original), celui qui a fait de sa passion son métier?De tout cela vient le désir d’un dialogue qui prolongerait sur scène celui de John Berger, écrivain et Jean Mohr, photographe, avec John Sassall, médecin.Pour nous évidemment, il s’agira d’un jeu , (Qui jouera le malade ? Le spectateur ? Qui jouera le médecin ? L’acteur ?) Il s’agira d’imagination et d’élucubration (comment prendre la « température » d’une salle ?), il s’agira de formuler des hypothèses et de poser des questions. Il s’agira d’inventer un théâtre de petits chimistes. Sassall grâce à la position qu’il occupe au sein de la communauté rurale où il exerce n’est pas quelqu’un comme les autres. Il est à la fois dans la communauté, parce qu’il en est le seul médecin et en dehors, parce qu’il ne vient pas du même milieu et ne partage pas la même culture. C’est pourquoi Berger est souvent tenté de le comparer à un acteur, à celui qui joue un rôle, celui qui compose, non pas pour mentir, mais pour entrer plus intimement en contact avec ses patients, avec ceux qu’il doit soigner ou soulager.« Son imagination le pousse à devenir un malade après l’autre ». Je reconnais dans ce mouvement quelque chose d’immédiatement fraternel. Je pourrais traduire par : « mon imagination me pousse à devenir un personnage après l’autre ». Ce serait un cliché.

Un métier idéal
Un métier idéal © Jean-Louis Fernandez

Je sais qu’il s’agit d’autre chose. Ce que je reconnais chez John Sassall, c’est une façon d’être au monde ; toujours en léger décalage, à une légère distance, de lui-même et de l’autre, dans un imperceptible déplacement qui ne traduit pas, comme on pourrait le penser une forme d’indifférence, mais une blessure secrète…Aussi loin qu’il m’en souvienne, à tous les âges, on me déplace, je me déplace. Je navigue d’un endroit à l’autre, d’un paysage à l’autre, d’un visage à un autre, d’un attachement à l’autre, d’un plaisir à l’autre.D’un chagrin à l’autre.Alors, il faut… Jouer pour s’adapter, jouer pour être accepté, jouer pour plaire, jouer pour survivre, jouer pour toucher, jouer pour respirer, jouer pour se souvenir, jouer pour faire revenir, jouer pour brûler… Ce « jeu » ne se construit pas sur le désir d’être un autre mais au contraire sur la peur de ne jamais pouvoir être soi-même, de se trouver indéfiniment séparé de soi-même. Aujourd’hui, alors qu’il a déterminé presque la moitié d’une vie, on voudrait en partager avec l’autre les modestes bienfaits. Jouer avec ce besoin secret de, peut-être, soulager, toucher, réparer, un peu. On aimerait que le spectacle à venir s’essaye à un toucher délicat, à une certaine distance, qu’il invente un certain art du tact. Comme celui que je ressens dans l’écriture de Berger, comme celui que je reconnais dans la mélancolie de Sassall.Nicolas Bouchaud, mars 2013

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