trois pièces courtes :Fleuve, Un verre de crépuscule et Quelque part au milieu de la nuit traduction Séverine Magois, mise en scène Didier Bezace

Le geste de Keene

Il fait froid, un père enlève sa veste et la pose sur les épaules de son fils. Une vieille dame sans mémoire cherche obstinément à son doigt la bague qu’elle n’a plus. Deux hommes s’étreignent dansla nuit pour conjurer leurs solitudes et signer l’aveu d’une possible tendresse.Autant de gestes simples, intimes ou anodins qui, dans le théâtre de Daniel Keene , deviennent des actes symboliques d’une grande force dramatique. Des gestes qui créent des liens quand la vie les empêche, reliant fortement les êtres entre eux malgré la distance qui les sépare. Ces gestes fondent avec les mots qui les entourent et les produisent, le réel hommage poétique d’un grand auteur contemporain à la profonde humanité de notre condition, si dure et misérable soit-elle.Les trois courtes pièces que nous présentons dans un montage intitulé Un soir, une ville… ont en commun de se situer dans deslieux citadins où se croisent tantd’inconnus . Ce sont des ports où ils accostent provisoirement avant d’aller plus loin, des endroits de partance qui mènent ailleurs, les étapes d’un parcours de transition, on y passe et on s’éloigne sans se retourner. Une ombre sur un visage, l’inquiétude d’un regard, une allure précipitée ou la lourdeur d’un pas nous ont dit furtivement le secret d’existences dont il est impossible de soupçonner l’étendue.C’est l’imaginaire de l’auteur qui prolonge la brièveté de cette sensation momentanée ; il la transforme en une connaissance généreuse de la vie qu’il nous est donné de partager grâce au théâtre, à sa force antique d’exploration, grâce à sa capacité, jamais démentie, de mettre l’universel au creux de chacun de nous.Didier Bezace , décembre 2010

Un soir, une ville...
Un soir, une ville... © Brigitte Enguerand

Un personnage, la ville

Comme Daniel l’indique dans ses notes et comme j’ai déjà pu l’expérimenter lorsque j’ai mis en scène avis aux intéressés, les gens qu’il fait vivre dans ses pièces courtes se croisent dans une ville fantomatique où reviennent sans cesse les lieux emblématiques de la solitude et de la rencontre hasardeuse ; rues, bars, quais de gare, terrains vagues, squares… lieux que fréquentent tant d’inconnus chargés d’une vie secrète : leur destin. Dans ce théâtre, faussement réaliste, fait de fragiles rapprochements entre des personnes souvent solitaires, la ville elle-même est un personnage. Toujours différente et identique à elle-même, mouvante et omniprésente, elle semble sur scène se transformer en de multiples espaces qui viennent cadrer les fragments de ces vies inachevées. C’est une sorte de froid labyrinthe que parcourent les personnages dans un sens ou dans l’autre avec des stations où se poser pour attendre, boire ou manger, aimer, se reposer, vivre un moment de plus avant de repartir. La ville est indifférente au sort de ceux qui la sillonnent et cependant indispensable à la quête de chacun :

on s’y cherche, on s’y trouve parfois et on s’y perd aussi.

Elle est le cadre scénographique permanent de ce théâtre, une forme de lieu scénique conventionnel comme la scène élisabéthaine l’est pour la dramaturgie de Shakespeare, le tréteau du Vieux-Colombier pour le théâtre de Jacques Copeau ou l’arène antique pour Sophocle ou Eschyle. Ce n’est pas un « décor », c’est une machine propre à mettre en scène la destinée urbaine du personnage que l’auteur fait naître de son imagination citadine. Pour jouer Keene, il faut donc sans cesse réinventer la ville sur le théâtre, de pièce en pièce, avec en creux la présence des autres personnages, ceux des pièces qu’on ne joue pas.Didier Bezace , 2 mai 2011

Un soir, une ville...
Un soir, une ville... © Brigitte Enguerand

Pièces courtes

Comme un poème Artistiquement, les pièces courtes présentaient certains problèmes / défis que je voulais aborder depuis un certain temps. Au centre desquels se trouvait l’idée qu’une pièce de théâtre est une forme de poème.Qu’est-ce qu’un poème ? Il faudrait un poème pour répondre à cette question : ce qui peut commencer à laisser entrevoir ce qu’est un poème.Peut-être qu’un poème est une réponse imaginaire à une question inexistante. Peut-être qu’un poème est une condensation de sens au point de parvenir à une réalité unique et indéniable (si modeste soit-elle). Peut-être qu’un poème est de la musique déguisée en sculpture, elle-même cachée dans un tableau. Peut-être qu’un poème est quelque chose qui insiste sur sa présence au point de devenir pure présence. Peut-être qu’un poème est simplement l’espace entre deux silences (mais le silence après le poème est différent du silence qui le précède : le silence est altéré par le poème).La poésie existait avant l’écriture. C’était un art oral / une tradition orale. Pour exister – ne serait-ce qu’exister –, la poésie exigeait que le poète parle ou chante en présence d’un autre.Le poème naissait dans l’oreille de l’auditeur. C’était du théâtre.Pour dire les choses plus simplement, je me disais qu’il devait être possible d’écrire des pièces qui intensifient l’expérience en refusant d’inclure quoi que ce soit de superflu. Je crois que c’est une chose que fait la poésie (la bonne poésie).Daniel Keene, entretien avec Stéphane Müh, juillet 2000 Publié dans Pièces courtes 2, éditions Théâtrales, janvier 2007

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