Une île flottante d'Eugène Labiche à découvrir à l'Odéon, Théâtre de l'Europe, du 11 au 29 mars 2015Chez l'imprévisible Labiche revu par Marthaler, il n'y a pas que les horloges qui soient déréglées. Il suffit d'un dialogue repris da capo comme un air d'opéra pour qu'on se retrouve de plain-pied chez Ionesco. Il suffit d'une prise électrique située un peu trop loin d'un appareil à brancher pour que le fil électrique se torde comme un serpent python échappé d'un cauchemar à la Tati. Il suffit d'un siège qui cède sous un postérieur pour évoquer le Brecht de La Noce chez les petits-bourgeois ou les pantomimes des grands comiques du cinéma muet. Il suffit qu'un piano soit une harpe – et il l'est – pour livrer la scène à tous les carambolages de l'humour dada... Marthaler s'approprie comme nul autre tout ce qu'il touche et l'affole pour le rendre plus vrai que nature. Sous la conduite de ce diable d'artiste, l'île flottante du vaudeville largue les amarres de l'intrigue et prend gaiement le large, au vent de la plus libre fantaisie.

Une île flottante d'Eugène Labiche à Odéon, Théâtre de l'Europe
Une île flottante d'Eugène Labiche à Odéon, Théâtre de l'Europe © Simon Hallström

Marthaler , on se l'imagine disant «Théâtre !» comme un maître de cérémonie lève la main et n'a qu'à s'écrier «Musique !» pour qu'aussitôt l'orchestre joue. Comme s'il lui suffisait d'un geste et de ce mot-là pour qu'à l'instant le théâtre soit présent, entièrement, et nous enveloppe dans une entente d'une autre sorte. «Théâtre !» et nous voilà pris, embarqués comme on peut l'être par la musique, dans un monde où rien ne veut plus rien dire et où tout fait sens. Où s'ouvre dans le temps quotidien une brèche de quelques instants où l'on accepte tout sans nul besoin de comprendre, dans un suspens aussi mystérieux qu'évident – où l'évidence et le mystère, loin de s'opposer, deviennent condition l'un de l'autre.Plutôt que de monter un seul texte de Labiche, le maître suisse a extrait de ses œuvres des matériaux à accommoder à sa manière inimitable. Cette fois-ci, il est parti de La Poudre aux yeux, une comédie en deux actes déjà hilarante en elle-même. On y voit s'affronter deux bonnes familles bourgeoises aux noms vaguement évocateurs de bêtes à poils ou à plumes, chacune pourvue d'un enfant en âge d'être marié. Cela tombe bien : Emmeline Malingear et Frédéric Ratinois font déjà tant de musique ensemble qu'on a commencé à jaser dans le voisinage... Il est donc urgent d'ouvrir les pourparlers matrimoniaux.

Histoire de les pimenter un peu, Marthaler s'amuse à faire négocier les pères de famille en français et en allemand. Bien entendu, aucun des deux ne maîtrise la langue de l'autre... Et comme pour ruiner définitivement toute chance de surmonter les malentendus, il leur incorpore délicatement un joli morceau d'Un Mouton à l’entresol, puis saupoudre le tout de délirantes surprises du chef. La première d'entre elles, un prologue polyphonique et polyglotte prononcé à l'avant-scène par la troupe impavide, dynamite allègrement toute chance de «comprendre» quoi que ce soit, comme pour nous préparer aux joyeuses loufoqueries du royaume de théâtre qui nous attend derrière le lourd rideau de velours. Quelques instants plus tard, sous l'œil inscrutable des vieux portraits de famille (au fait, laquelle ?...) qui ornent tous les murs, une pendule inconsolable sonne obstinément une heure qui n'en finit plus, avant que quelques vers du Jabberwocky de Lewis Carroll récités par un Graham Valentine plus pince-sans-rire que jamais achèvent de faire vibrer le diapason de la plus pure absurdité...

Extrait :

MALINGEAR, entrant par le fond.C'est moi... Bonjour, ma femme !MADAME MALINGEARTiens... Tu étais sorti ?... D'où viens-tu ?...MALINGEARJe viens de voir ma clientèle.MADAME MALINGEARTa clientèle ! Je te conseille d'en parler... Tu ne soignes que les accidents de la rue, les gens qu'on écrase ou qui tombent par les fenêtres.MALINGEAR, s'asseyant.Eh bien, ce matin, on est venu me chercher à six heures... chez moi... J'ai un malade.MADAME MALINGEARC'est un étranger, alors ?MALINGEARNon... un Français.MADAME MALINGEARC'est la première fois, depuis deux ans, qu'on songe à te déranger.MALINGEAR, gaiement.Je me lance.MADAME MALINGEARà cinquante-quatre ans, il est temps ! Veux-tu que je te dise : c'est le savoir-faire qui te manque, tu as une manière si ridicule d'entendre la médecine !MALINGEARComment ?...MADAME MALINGEARQuand, par hasard, le ciel t'envoie un client, tu commences par le rassurer... Tu lui dis : «Ce n'est rien ! c'est l'affaire de quelques jours.»MALINGEARPourquoi effrayer ?MADAME MALINGEARAvec ce système-là, tu as toujours l'air d'avoir guéri un bobo, une engelure !... Je connais plusieurs de tes confrères... de vrais médecins, ceux-là ! Quand ils approchentun malade, ce n'est pas pour deux jours ! Ils disent tout de suite : «Ce sera long, très long !» Et ils appellent un de leurs collègues en consultation.Eugène Labiche : La Poudre aux yeux, Acte I, scène 2

Distribution

Mise en scène de Christoph Marthaler Décor et costumes Anna Viebrock Lumière Heid Voegelin Lights Dramaturgie Malte Ubenauf Collaboration à la mise en scèneGerhard Alt, Rebekka David Collaboration au décor Blanka Rádóczy Collaboration aux costumes Christin-Marlen Freyler

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