Avec Élodie Bouchez, Valérie Dashwood, Thomas Durand, Philippe Demarle, Anne Kaempf,Sarah Karbasnikoff, Serge Maggiani, Hugues Quester et Laurence Roy

Mise en scène EmmanuelDemarcy-Mota

Bonjour jeunesse

Un Chef-d’œuvre du surréalisme où Roger Vitrac invente un théâtre du fantastique qui annonce Ionesco, l’absurde, toute notre scène contemporaine. Victor, un enfant bien trop grand pour son âge, fête ses neuf ans en famille. Quoi de plus normal, sinon que le « normal » est inconnu dans cette famille, directement venue de chez Feydeau : grande bourgeoisie satisfaite, et tromperies à tous les étages. Mais ici, le burlesque explose dans la violence d’un rire de colère, de rébellion. De là le désir d’Emmanuel Demarcy-Mota de monter cette pièce, créée, ce n’est pas un hasard, dans la mise en scène d’Antonin Artaud, en 1928. Soit la même année que L’Opéra de quat’sous à Berlin, un an après la sortie du Metropolis le film de Fritz Lang :

Victor ou les enfants
Victor ou les enfants © Jean-Louis Fernandez

« L’auteur, Roger Vitrac, a adhéré au dadaïsme, a été proche d’André Breton et des surréalistes, a connu et suivi les grands mouvements du XXe siècle en ses débuts, pour en tirer un théâtre du fantastique ancré dans le réel, où l’inconscient, le rêve ont leur place.Victor n’est, pas seulement un « pervers polymorphe », selon Freud. Mais dans son désir de liberté, de vivre sa propre vie, y compris sexuelle, il se montre profondément subversif. Il incarne le refus du conformisme, la révolte contre les lois établies par une société dont, entre la grande dame pétomane, le général ahuri, les parents abusifs, Roger Vitrac donne, sans arrière-plan vraiment politique, une image terrifiante et ridicule. Une société déséquilibrée par les appétits d’une jeunesse qui lui fait peur, qu’elle voudrait ignorer.'Victor entame une lutte à mort, et il y a de nombreux morts dans cette pièce, mais le thème en est d’abord la mort de l’enfance. Car quoi qu’il arrive, on vieillit. L’enfance, on ne la retrouve pas, c’est une partie de soi qui disparaît peutêtre à jamais .'Colette Godard

Métamorphose de Victor

Première rencontre entre Emmanuel Demarcy-Mota et Roger Vitrac , à propos de cet indomptable gamin, dont la célébrité a connu des hauts et des bas, mais qui traverse les époques, toujours aussi indispensable.

Sur les traces de Roger Vitrac Notre bonne société possède cette rare capacité à surmonter tous les affronts que des énergumènes mal intentionnés lui font subir. À les surmonter, les absorber, les digérer et même à les recycler. Voyez l’iconoclaste Victor, fils ou frère jumeau de l’enfant que fut Roger Vitrac. Né en 1928, un bail, porté sur les fonts baptismaux, c’est-à-dire sur la scène, par un certain Antonin Artaud, considéré, à juste titre, comme un véritable empêcheur de penser en rond, pourfendeur impitoyable de la petite-bourgeoisie alors en place, il lui fallut attendre de nombreuses années avant d’être enfin reconnu à sa juste valeur. Ce n’est véritablement qu’en 1962, par la grâce de son ami Jean Anouilh qui lui doit beaucoup (on rêve d’avoir entre les mains leur correspondance pour découvrir les conseils de l’aîné – Vitrac – à son cadet…), que l’on put donc mesurer son pouvoir de nuisance. Un critique de l’époque, enthousiaste comme l’ensemble de sesconfrères, ne manqua pas de qualifier la pièce de « bombe surréaliste » . Il y a de cela effectivement. Sauf qu’avec le temps, et les nombreuses mises en scène qui ont suivi, la bombe a fait long feu, le surréalisme et ses audaces définitivement entrés dans nos moeurs.

Victor ou les enfants
Victor ou les enfants © Jean-Louis Fernandez

Mais qu’avait donc fait ce vilain garnement de Victor à sa naissance pour mériter tant d’opprobre de la part de ses contemporains ? À quoi avait-il donc osé toucher, à quels tabous s’était-il attaqué ? Victor ou les Enfants au pouvoir se passe en septembre 1909 (le 12 !), date expressément spécifiée par l’auteur, c’està- dire dans une société qui, tout en n’ayant toujours pas digéré la « honteuse » défaite de 1870, file tout droit vers le premier cataclysme mondial du siècle, la guerre de 14-18. C’est le temps de la Belle Époque, et c’est précisément cette Belle Époque que Victor va retourner comme un gant pour en montrer l’envers pourri (de pourriture il est bien question, au sens propre comme au sens figuré, dans la pièce). De son côté, Vitrac en profite pour mettre à bas les conventions théâtrales du moment avec notamment le drame bourgeois, qu’à son tour il retourne aussi comme un gant. Il vomit ce qui se donne sur les scènes d’alors (voir ses articles parus dans Champ de bataille*). Même ce qui pourrait être considéré comme le plus intéressant, Six Personnages en quête d’auteur de Pirandello par exemple. À ses lecteurs, après avoir évoqué le dramaturge italien avec lequel on pourrait lui trouver certains points communs, il donne le conseil suivant : « N’allez pas au théâtre. Couchez-vous », c’est-à-dire, rêvez ! Rien d’étonnant qu’il ait fini par rencontrer Artaud dans le même rejet de la chose morte. Car la mort rôde. Et c’est bien cela qui est insupportable : montrer un monde de fausses semblances – avec ses sacro-saintes familles – que la mort et la pourriture rongent. C’est cela aussi Victor ou les Enfants au pouvoir. Au moment où Vitrac conçoit son Victor, nous sommes dans l’entre-deux-guerres et là encore le monde court vers un autre cataclysme : impossible de ne pas en être perturbé. Comme sont troublés, de l’autre côté du Rhin, Casimir et Caroline, les personnages de la pièce d’Horváth qu’Emmanuel Demarcy-Mota nous a présentée il y a quelques saisons, comme sera troublé, plus tard, le Bérenger de Ionesco que l’on récemment vu dans Rhinocéros… Car la lointaine toile de fond sur laquelle se détache la comédie de la vie de la petite-bourgeoisie est bien encore et toujours la guerre, une guerre qui théâtralement viendra sur le devant de la scène dans la pièce que Vitrac écrivit juste après Victor ou les Enfants au pouvoir, Le Coup de Trafalgar, un peu comme dans L’Armoire à glace un beau soir du surréaliste Aragon, une pièce dédiée à… Vitrac.

Victor ou les enfants
Victor ou les enfants © Jean-Louis Fernandez

Le temps a passé, nous sommes au XXI e siècle, sans doute derrière l’humour décapant de Victor (il faut entendre l’humour comme une technique surréaliste au pouvoir éminemment révélateur que Vitrac connaissait bien pour avoir été un des premiers compagnons de route d’André Breton, un des premiers aussi à avoir été exclu du mouvement) fautil davantage voir aujourd’hui la part d’angoisse de l’enfant qui ne cesse de poser des questions, comme nombre d’autres personnages du théâtre de Vitrac, questions auxquelles les adultes sont incapables d’apporter la moindre réponse. Si Victor cherche les ressorts de l’« Uniquat », c’est peut-être pour en arriver à ce qu’André Breton nommait, dans le Second Manifeste du surréalisme, « un certain point de l’esprit d’où la vie et la mort, le réel et l’imaginaire, le passé et le futur, le communicable et l’incommunicable, le haut et le bas, cessent d’être perçus contradictoirement ».Jean-Pierre Han.

La tournée

28, 29 & 30 mars 20H Comédie de Saint-Étienne4 & 5 avril 20H30 La Coursive, scène nationale de La Rochelle

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