Retour sur les six mois de l’astronaute à bord de l’ISS deux ans après son retour sur Terre : Thomas Pesquet était invité dans l'émission "Le Temps d'un bivouac" au micro de de Daniel Fiévet pour en parler. Retrouvez ici l'essentiel de cet entretien.

Thomas Pesquet le 23 novembre 2017
Thomas Pesquet le 23 novembre 2017 © Maxppp / PATRICE LAPOIRIE

Le décollage, un moment d'angoisse pour l'entourage

Thomas Pesquet : "Au moment du décollage, j’étais très euphorique. Avec l’équipage, on est dans la navette spatiale, vraiment heureux. Mais pour nos proches, c’est difficile. Ils vivent une expérience sensorielle forte. Ils voient la fusée décoller, disparaître dans les flammes, la terre qui vibre, et la lumière qui déchire le ciel la nuit. Ensuite, il nous faut deux jours pour arriver à la station, il n’y a pas de communication pendant ce temps-là. C’est de l’inquiétude pour eux, c'est certain."

Que faites-vous en route ? 

Thomas Pesquet : "Maintenant on s’est améliorés. On peut faire voyager le véhicule Soyouz en quatre orbites, soit six heures à peu près. Il y a même un projet pour le réaliser en deux orbites. Si ça prend du temps, c'est que l'on doit tourner autour de la Terre : on n’y va pas en ligne droite parce qu’il faut rattraper la station spatiale internationale. Elle va très vite : 28 000 km/h. 

C’est fait de manière automatique, même si toutes les manœuvres sont possibles manuellement. Nous contrôlons juste que tout se passe bien."

Qui sont Peggy Whitson et Oleg Novitski, ses compagnons de route ?

Thomas Pesquet : "J’ai eu beaucoup de chance, je suis parti avec deux vétérans de l’espace avec lesquels ça s'est très bien passé. On s’entend bien avec tout le monde, on a été sélectionné pour ça, mais on a encore plus d’atomes crochus avec certains. 

  • Peggy Whitson est une Américaine qui avait dirigé la station deux fois auparavant. Elle détient tous les records en terme de temps passés dans l’espace, de nombres de sorties extra-véhiculaires pour une non-Russe… Elle a passé trois missions de six mois et plus à bord de la station. C’est quelqu’un de très expérimenté, d’hyper-compétent, et de très sympathique.
  • Il y  avait aussi Oleg Novitski, un pilote de chasse russe. C’est la personne ressource si vous avez besoin d’aller dans un endroit difficile faire de la survie ou la guerre… C’est quelqu’un de très fort physiquement, moralement…  Il a énormément d’humour, ce qui pour une mission de six mois est très important. Il est droit, à l’écoute des gens, et très sympathique. On ne s'attend pas à ces qualités chez un profil un peu guerrier." 

Dans la station, il y a du bruit et une odeur de renfermé ? 

Thomas Pesquet : "Oui, et pour l’odeur de renfermé, peut-être mais la bonne nouvelle, c’est qu’on ne s’en rend pas compte. Je trouvais que ça sentait l’encens, mais on a peut-être le système olfactif atténué la-haut"

Une journée type à bord de la station ? 

Thomas Pesquet : "On commence à 7h30 par un échange d'informations par radio avec tous les centres de contrôle des partenaires répartis autour de la Terre. On passe en revue le plan de la journée."

Là-haut, la "nuit" ça ne veut plus dire grand-chose puisque le soleil se lève et se couche plusieurs fois par jour…

Thomas Pesquet : "Cela dépend de l’angle que fait la station fait avec le soleil : on fait le tour de la Terre 15 ou 16 fois par jour ; il y a environ une heure et demie d’orbite sur 24 heures. Nous, à l’intérieur, on simule une journée normale. On est calé sur l’heure UTC du méridien de Greenwich. On allume la lumière le matin, on l’éteint le soir. On ferme les volets de la coupola : la baie vitrée tournée vers la Terre. 

Ensuite chacun vaque à ses occupations : c’est la recherche scientifique qui nous occupe le plus. On fait des expériences européennes dans le laboratoire Columbus, japonaises dans le module japonais, américaines dans le module américain… Seuls ou à plusieurs. 

On fait aussi de la maintenance préventive : réparation, entretien… Notre séjour comporte aussi une partie logistique : on déplace du ravitaillement : on a des véhicules qui nous apportent des choses, on en évacue d’autres…" 

Ensuite on fait deux heures et demi de sport par jour. Cela nous emmène à 19h30/20h le soir

Entre 20h le soir et 7h30 le matin,  on est libre. Le samedi, on travaille une demi-journée ou les deux tiers et on fait le ménage. Comme sur un bateau. On brique le samedi. Et le dimanche est libre à part une petite prise de sang…"

Quelques exemples d’expériences réalisées à bord ? 

Thomas Pesquet : "Surtout de la médecine : 

  • On a étudié le cerveau des astronautes, parce qu’on a un apprentissage similaire à ce qu’il se passe quand on apprend le vélo, des branchements de neurones qui se font et qui indiquent aux scientifiques ce qu’il se passe dans le cerveau quand neurologiquement on apprend quelque chose ou quand on perd une capacité après un accident de voiture. 
  • On a étudié les muscles : l’atrophie qui se passe chez nous, parce qu’on utilise moins nos muscles notamment, les jambes, le dos… C’est similaire à des myopathies par exemple. On a un vieillissement accéléré du système cardio-vasculaire qui est réversible. Donc, ça les scientifiques aiment bien, ça peut nous donner des clefs. 
  • On construit des protéines parce qu’on n’a pas l’effet du poids… Cela permet d’avoir des techniques plus fines sur Terre". 

Ce qui est sympa c’est que d’un jour à l’autre on se transforme en médecin, en biologiste, en spécialiste des matériaux...

Le dimanche, c'est "photo"… 

Thomas Pesquet : "Oui, ou le soir comme on fait beaucoup de tours de la Terre, ça multiplie les possibilités de photos. Je regardais les trajectoires de la station et repérais quel lieu intéressant je pouvais shooter." 

Vous vous rendiez compte que vous deveniez une vedette dans votre pays ?

Thomas Pesquet : "En utilisant les réseaux sociaux, je me doutais qu’on toucherait des gens, mais pas que cela aurait une telle ampleur. Tant mieux, si ça fait rêver des gens. Et qu'’ils nous soutiennent." 

Vous avez vu des aurores boréales d’en haut…

Thomas Pesquet :

Les aurores boréales, cela ressemble à une sorte de tapis magique vert. Avec la vitesse, ce n’est pas fixe. On a une impression de plasma mouvant, si en plus on a quelques lumières de ville cela rajoute des petits points dorés et argentés et c’est vraiment un spectacle magique."

Parmi vos lectures, "Le Petit prince" de Saint-Exupéry - vous sentiez-vous une âme de grand explorateur ? 

Thomas Pesquet : "L’âme, c’est un bien grand mot. Aujourd’hui, l’aventure, c’est beaucoup plus collectif. Il y a beaucoup de monde qui travaille au programme de la station spatiale. On se sent un peu protégé par ces équipes. C’est moins risqué que ces aventuriers qui partaient seuls." 

Il arrive qu’il y ait des incidents à bord de la station

Thomas Pesquet : "On a eu de fausses alarmes de feu, et aussi un problème de toilettes. Et c’est important à bord de l’ISS ! La vie s’arrête quand il n’y en a pas. On n’en a que deux : un wc russe et un autre américain. On a eu une panne de 48 heures. Les réparer, c’est quasiment la première chose que j’ai faite. Au début, j’ai pensé que c’était une blague, un bizutage."

La mission la plus périlleuse : les deux sorties extra-véhiculaires (quand on sort de la station)

Thomas Pesquet : "Presque cinq heures et demi de préparation, et au sol deux ans de travail pour les ingénieurs. Pour nous, c’est beaucoup de vérifications, mettre les scaphandres en configuration, les préparer, répéter ce que l’on va faire, se familiariser avec l’équipement… 

Le jour J, on enfile tout ça et c’est compliqué. Il y a pas mal de consignes à respecter. Puis on fait des paliers de décompressions. On part de paliers élevés à une pression plus faible dans le scaphandre. C’est comme remonter en plongée : pour éviter que des bulles d’azote se créent dans le sang, on fait des paliers de décompression en respirant de l’oxygène pure. C’est pour ça que ça prend du temps…"

Et quand le sas s’ouvre ? 

Thomas Pesquet : "C’est la situation où le danger est le plus grand. C’est maîtrisé, bien sûr, mais quand on est dans la station, c’est comme un gros bateau, un sous-marin, il y a des couches de métal. À l’extérieur, ce n’est plus la même rigolade. Je me souviens de basculer, parce que le sas regarde vers le bas. De nuit, c’est plus spectaculaire : il faut basculer la tête la première pour se retrouver suspendu sous la station. Et en dessous, c’est le grand, grand vide."

A-t-on une sensation de vertige ? 

Thomas Pesquet : "On ne le vit pas tout de la même manière, mais ce n’est pas une sensation de vertige. Le corps s’est habitué à ça pendant quelques semaines. Ma première sortie a lieu en janvier, j'étais dans la station depuis quelques semaines déjà. On peut se tenir avec seulement deux doigts. On peut regarder un vide de 400 km, ça ne gêne pas. Par contre ce qui est désagréable, même si on a une une longe, c'est de complètement se lâcher, sentir qu’on flotte et qu’on s’éloigne de la station. On a envie de rester agrippé."

Il y a une pression quand vous sortez

Thomas Pesquet : "C'était une opération de maintenance : j’ai changé un système de batterie sur deux des huit systèmes électriques. On sent que l’enjeu est élevé. On n’a pas peur pour son intégrité physique. Je craignais de laisser échapper quelque chose. Comme tous les équipements sont attachés chacun a un petit crochet, un anneau de sorte que tout soit sécurisé quelque part. S’il nous échappe, il va dériver et devenir un déchet spatial."

Le retour sur Terre le 2 juin 2017, c’est violent ? 

Thomas Pesquet : "Oui, c’est la phase la plus « dynamique » de la mission. On est écrasé par le freinage atmosphérique : 4 voir 5 G. 

Là, on a vraiment un éléphant assis sur la poitrine. 

Ça bouge énormément. Quand le Soyouz se sépare en trois, cela veut dire des explosions. L’ouverture du parachute, c’est aussi un sacré coup. L’atterrissage, que les Russes appellent "doux", c’est déjà comme un accident de voiture avec des tonneaux. Donc tout ça après six mois sans avoir senti le poids de son corps, c’est un peu spécial. On est content de rentrer."

Vous seriez volontiers resté ? 

Thomas Pesquet : "C’est comme les vacances quand on est petit. On quitte un environnement un peu spécial avec des amis. Mais dans la vie normale, on retrouve les copains…"

La première bouffée d’air ? 

Thomas Pesquet : "Quand la capsule s’ouvre, c’est comme la télé avec le contraste un peu trop fort. On retrouve des odeurs, et l’air frais…  Et puis des gens qui sentent le savon ou le shampoing. Le contraste olfactif était au maximum. Nous, on ne devait pas sentir la rose en rentrant…"

Physiquement vos bras pèsent des tonnes ? 

Thomas Pesquet : "Oui, on est dans un drôle d’état. On a l’impression de devoir porter quelque chose de lourd. Ma tête part sur le côté. J’ai l’impression d’être entraîné par mon poids et que mes muscles ne vont jamais arriver à la remettre droit. On n’a plus l’habitude de lutter contre tout ça. Ça revient assez vite, mais le système d’équilibre est perturbé. On a des nausées, des vertiges. Il nous faut de l’aide"

Combien de temps mettez-vous à vous remettre ?

Thomas Pesquet : "Ça va très vite ! Le corps humain est une machine d’adaptation phénoménale. En quelques jours on est à 85% de récupération. C’est pour cela que les scientifiques aiment nous étudier. En deux semaines et demie on est à 98%... Les deux derniers pourcentages, ça va être le cardio et les performances physiques, et là, il va falloir quelques mois."

Psychologiquement : un vide vous tombe dessus ? 

Thomas Pesquet : "En fait le retour sur Terre ne signe pas l’arrêt de la mission : il y a des prélèvements, des debriefings…Ensuite on part en vacances, on retrouve les siens…"

Le rêve ultime ? 

Thomas Pesquet : "Mars ou la Lune… On a l’ambition de retourner sur la Lune de manière un peu plus durable, de faire des missions, de s’installer, d’utiliser des ressources… Ce serait une grande répétition pour ensuite aller vers Mars. Là, on sait qu’on irait y chercher la vie, et la réponse à des questions fondamentales"

Aller plus loin

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