La gendarmerie et les représentants de l'industrie française du secteur de la santé ont signé, ce jeudi, une convention pour renforcer leur coopération contre le trafic de médicaments. Même si elle fait moins souvent la une que les trafics de drogue, cette criminalité organisée peut parfois être bien plus lucrative.

Plaquettes de divers médicaments
Plaquettes de divers médicaments © Radio France / Stéphanie Berlu

Le prochain Pablo Escobar se fournira-t-il en pharmacie ? À en croire les organismes spécialisés, le trafic de médicaments est aujourd'hui nettement plus lucratif que celui de stupéfiants. Jusqu'à dix à vingt fois plus que celui d'héroïne, par exemple, selon Interpol. 

Par "trafic", il faut entendre deux types de "crimes pharmaceutiques", comme les qualifient les enquêteurs : la contrefaçon de médicaments, dans des laboratoires clandestins aux conditions d'hygiène douteuses, à l'aide de substances plus ou moins nocives, mais également l'exportation illégale de produits vendus, eux, de manière totalement légale dans les pharmacies françaises, avant d'être écoulés dans des pays dans lesquels ils sont classés dans la catégorie des stupéfiants. "La France est le principal pays source de médicaments détournés à des fins psychotropes", explique le général Jacques Diacono, qui dirige l'Office central de lutte contre les atteintes à l'environnement et à la santé publique (Oclaesp), chargé d'enquêter sur ces réseaux. 

Dans ce dernier cas, il s'agit d'une criminalité de plus en plus organisée, menée par des réseaux souvent basés en Europe de l'est ou du nord, et qui fonctionnent "comme un trafic de stupéfiants, mais à l'envers", explique Eric Bayle, chef de la division "stratégie et analyse" de l'Oclaesp. Des "petites mains" sont ainsi chargées d'aller acheter des médicaments, à titre individuel, en pharmacie. Pour cela, ces clients fournissent de fausses ordonnances, obtenues par des vols, des pressions sur des personnels de santé, voire, parfois, avec la complicité de médecins. "Ces produits sont ensuite rassemblés auprès d'une tête de réseau qui bénéficie de moyens logistiques pour les exporter", poursuit Eric Bayle. Ces réseaux s'appuient sur "une capacité de transport à l'international, soit par des véhicules, soit directement sur les personnes, dans des valises et autres biens, ou dans des véhicules maquillés (…). Sur place, ils sont revendus dans la rue, ou vendus à d'autres réseaux criminels qui, eux, ont des réseaux de distribution sur le terrain."

"De l'ordre de 30 000 cachets de Subutex qui sortent illégalement de nos pharmacies par mois"

Bien que le recours à ces acheteurs écumant les pharmacies une à une puisse laisser penser à des trafics artisanaux, les quantités ainsi exportées illégalement tiennent, depuis environ cinq ans, de l'activité industrielle, montrant à quel point les réseaux sont organisés : "Nous avons des dossiers où l'on a de l'ordre de 30 000 cachets de Subutex® qui sortent illégalement de nos pharmacies par mois, et qui partent vers l'Europe du nord ou l'Europe de l'est", précise Jacques Diacono. Avec une plus-value qui donne le vertige : "Un cachet de Subutex® qui vaut à peu-près 2 euros en pharmacie en France, peut se monnayer jusqu'à 400 euros en prison en Finlande, où il est classé stupéfiant". Ou 90 euros dans les rues du même pays.

Au-delà du risque de pénurie que l'exportation de ces médicaments fait courir sur le marché français, l'existence de ces réseaux a également un coût pour la Caisse nationale d'assurance maladie, les acheteurs complices présentant une carte de CMU (couverture maladie universelle) ou AME (aide médicale d'État), qui leur permet de se faire rembourser le produit. Ainsi, pour un trafic récemment démantelé, qui fournissait la Finlande, le préjudice pour la Sécurité sociale a été estimé à un peu plus de 2 millions d'euros.

Convention entre l'Oclaesp et le G5 Santé

La convention signée ce jeudi entre l'Oclaesp et le "G5 Santé", qui regroupe les représentants de l'industrie pharmaceutique française, vise à mieux faire circuler les informations entre les acteurs de la lutte contre les trafics de stupéfiants. "Les industries pharmaceutiques ont une présence mondiale, ont développé des capacités propres d'investigation privées et recueillent un tas de renseignements. Pour nous, c'est important parce que l'on peut avoir une cartographie plus précise de la menace, des flux", détaille le patron de l'Oclaesp. L'office, décrit comme "en pointe" dans la lutte mondiale contre ces trafics, œuvre en lien avec les organismes internationaux, dans le cadre du réseau Europol ou Interpol.

La coopération est d'autant plus précieuse qu'une nouvelle tendance émerge depuis un an, dans ces réseaux criminels : l'attrait pour les anticancéreux, revendus à prix d'or dans des pays où ils sont peu ou pas disponibles, tels l'Egypte. Il faut ajouter à cela un label "français" qui fait encore grimper les prix sur le marché de la revente illégale : "En réalité, nous bénéficions en France d'un système très sécurisé de distribution, pratiquement le plus sécurisé au monde. Et donc, pour les trafiquants, c'est un gage de qualité", souligne Eric Bayle.

Un bénéfice maximal, donc, pour un risque judiciaire moindre, comme le note Jacques Diacono : "Aujourd'hui en France, les sanctions pénales en matière de trafic de médicaments sont moindres que pour le trafic de stupéfiants. Il y a sans doute un travail à faire sur ce sujet-là pour faire évoluer ces normes."

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