Robert Malley, ancien conseiller de Bill Clinton puis de Barack Obama, préside l'ONG Crisis Group. Cette dernière publie un rapport qui souligne le risque de violence après la présidentielle du 3 novembre, avec "certainement une crise institutionnelle".

"Quand on regarde la situation aux États-Unis, vous avez une polarisation extrême des opinions", analyse Robert Malley.
"Quand on regarde la situation aux États-Unis, vous avez une polarisation extrême des opinions", analyse Robert Malley. © AFP / Riccardo de Luca

Aux États-Unis, l'inquiétude monte autour du lendemain des élections du 3 novembre et d’éventuels risques de violence ou de débordements. À Washington, les commerçants du centre-ville ont déjà commencé à se barricader en posant des panneaux de bois devant leurs vitrines. Le géant américain de la distribution Walmart a décidé de retirer provisoirement les armes et munitions de ses rayons, redoutant des mouvements d’agitation sociale, comme après la mort de George Floyd en mai dernier, avant de changer d'avis quelques heures plus tard. 

Et surtout, l’organisation non-gouvernementale Crisis Group publie pour la première fois un rapport sur les risques de violence que pourraient entraîner ce scrutin. Créée il y a 25 ans, l’ONG est spécialisée dans la gestion des troubles post-électoraux en Afrique, en Asie ou au Proche-Orient. Mais c’est la première fois qu’elle rédige un avertissement de ce type pour une élection américaine. Robert Malley fut le conseiller Proche-Orient de Bill Clinton puis de Barack Obama. Il dirige aujourd’hui Crisis Group, et répond aux questions de Grégory Philipps. 

GRÉGORY PHILIPPS : Crisis Group publie ce rapport qui, en résumé, dit qu'il y a un risque de déstabilisation ou de violence après cette élection. Qu'est-ce qui vous fait dire ça ?

ROBERT MALLEY : "Je ne veux pas paraître trop alarmiste, je pense qu'il y a tout de même beaucoup de facteurs de stabilité. Mais quand on regarde la situation aux États-Unis, vous avez une polarisation extrême des opinions. Du côté républicain, on dit qu'on n'a pas confiance dans les votes par courrier. Et du côté démocrate, on n'a pas grande confiance dans le parti républicain, le gouvernement républicain, et aussi dans l'institution judiciaire et de sa proximité avec les républicains, parce que le président Trump a pu nommer des gens qui lui étaient plus proches. 

Vous avez cette polarisation. Vous avez cette méfiance vis à vis des institutions et vous avez la conviction partagée, dans chaque camp, qu'ils ne peuvent perdre l'élection que si l'autre camp triche. Ajoutez à tout cela la présence d'armes, de groupes armés, surtout du côté des groupes néonazis et des groupes de white supremacists...

Malheureusement, le président Trump ne fait que nourrir tous ces sentiments de méfiance, jeter de l'huile sur le feu, ce qui fait craindre qu'il n'acceptera pas un résultat qui ne lui est pas favorable. Sa réponse est toujours de dire 'je ne peux perdre qu'en cas de manipulation électorale, de tricherie et de fraude électorale'."

Qu'est ce que vous redoutez ?

"On ne prédit pas une guerre civile, mais des incidents violents, c'est possible. Certainement des troubles et une crise institutionnelle. Ce n'est pas dans le domaine du probable, mais c'est dans le domaine du possible. Et pour un pays comme les États-Unis, qui joue le rôle qu'il joue sur la scène mondiale, c'est tout de même assez alarmant de le dire."

Votre ONG surveille des élections à l'étranger, sur d'autres continents. C'est quand même assez frappant de se dire que cette fois, c'est sur l'élection américaine que vous mettez en garde, non ?

"Oui, exactement. Il y a à peu près deux mois, j'ai demandé à mon équipe de regarder tous les critères qu'ils étudient en Afrique, en Asie, en Amérique latine, en Asie et partout ailleurs au Moyen-Orient : la liste des critères, en fait, que vous considérez comme des signaux d'alarme de possibles troubles de violences électorales. Et lorsqu'ils ont dressé cette liste, ce qui était frappant, c'est de voir que les États-Unis cochaient quasiment toutes les cases. 

Ceci-dit, les États-Unis sont un pays où il y a des institutions fortes, où les institutions sécuritaires sont apolitiques. Vous avez quand même un système médiatique, un système judiciaire qui est indépendant, qui est fort. Donc, la comparaison est un peu injuste. Mais ces critères là existent, ces critères qu'on aurait identifiés si on parlait du Mali, de la Côte d'Ivoire par exemple.

L'autre facteur qui est tellement frappant aux États-Unis, on l'a vu cette année mais ça remonte évidemment à beaucoup plus loin, ce sont les divisions raciales et les divisions socio-économiques. Vous avez tout de même un pays qui n'a toujours pas surmonté l'héritage de l'esclavage, la ségrégation et le racisme. Ces déséquilibres et ces injustices structurelles pèsent également dans les dynamiques qu'on observe depuis le meurtre de George Floyd."

On apprend que Walmart, la grande chaîne de supermarchés, va retirer de ses rayons les armes dans les jours qui viennent, jusqu'à l'élection. C'est quelque chose qui vous frappe ? 

"Les États-Unis sont le pays industrialisé qui a de loin le plus d'armes par rapport au nombre d'habitants. Et il y a eu une percée de ventes d'armes dans les mois récents. Ça inquiète. Les sondages montrent que beaucoup d'Américains ont peur de la violence électorale. C'est une bonne chose que Walmart retire les armes de leurs rayons, ils auraient sans doute dû le faire avant. Mais le problème beaucoup plus grave qu'il faut résoudre, c'est celui d'une loi beaucoup trop laxiste vis-à-vis de la vente d'armes." *

* 24 heures après la réalisation de cette interview, Walmart a communiqué pour dire que finalement ils ne retiraient plus les armes des rayons de leurs magasins...

Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.