L'ex-ambassadeur du Vatican en France doit être jugé mardi après-midi à Paris pour "agressions sexuelles". Cinq hommes accusent Luigi Ventura de leur avoir touché les fesses, lors d'événements publics. L'ancien nonce apostolique, âgé aujourd'hui de 75 ans, se dit innocent.

Luigi Ventura, nonce apostolique en France de 2009 à 2019.
Luigi Ventura, nonce apostolique en France de 2009 à 2019. © Maxppp / Alexandre Marchi

Janvier 2018, la période est aux vœux et aux cérémonies protocolaires. À l'Hôtel de ville de Paris, comme le veut la tradition, Anne Hidalgo reçoit les représentants des autorités civiles, diplomatiques et religieuses. 200 invités se pressent sous les lustres et au milieu des dorures de la salle des fêtes. "À l'époque, j'étais responsable de la communication numérique de la maire de Paris", témoigne, aujourd'hui, Benjamin Guy. 

"Je suis au premier rang, parce que c'est là où je dois être pour mon travail. Pendant un discours, une personne se met à côté de moi. Elle me dit un petit mot, du style 'Excusez-moi, je m'installe à côté de vous'. Je lui réponds quelque chose du même genre 'Je vous en prie'. Et là, une main se pose sur mon épaule gauche et une autre main m'agrippe la fesse. Ce n'est pas une caresse, c'est une prise."

"Je suis un peu stupéfait"

Interloqué, le community manager se tourne vers son voisin : "Je m'aperçois que c'est une personne que je ne connais pas, qui est une personne âgée, très souriante et qui a un col romain. Je suis un peu stupéfait, donc je m'en vais." Benjamin Guy apprend ensuite, en interrogeant ses collègues, que l'homme en question n'est autre que l'ambassadeur du Vatican en France, autrement dit, selon l'appellation officielle, le "nonce apostolique" Luigi Ventura, 73 ans à l'époque des faits relatés. 

"Je me concentre sur la dimension complètement absurde de la scène", poursuit l'ex-employé de la mairie de Paris. "Les faits sont commis juste à deux mètres de la maire de Paris. Je fais part de cette stupéfaction à mes proches via les réseaux sociaux, privés, etc." 

Il faudra attendre un an et un appel des enquêteurs de la police judiciaire pour que Benjamin Guy réalise qu'il s'agit possiblement d'une agression sexuelle et porte plainte. Car, entre-temps, s'est déroulée une autre cérémonie des vœux, le 17 janvier 2019. 

Alerte de la mairie de Paris

Même décor, même faste, même protagonistes. Et même gestes de la part du nonce, à en croire un cadre de la mairie de Paris, qui affirme avoir senti à trois reprises, et de manière "appuyée" la main de l'homme d'Eglise sur ses fesses. 

Alertée, la mairie de Paris prévient la justice, en vertu de l'article 40 du code de procédure pénale, qui oblige toute autorité publique à signaler des faits répréhensibles par la loi dont elle aurait connaissance. 

Une prise de conscience, pour Benjamin Guy : 

Je commence à comprendre que ce n'est pas un cas isolé, qu'il y a potentiellement beaucoup d'autres personnes qui sont concernées, qui ont été victimes de ces faits.

"Je me rends compte que je ne peux pas juste prendre ça à la rigolade et me concentrer sur l'absurde de la situation." En tout, cinq hommes témoignent de faits semblables, dont quatre se sont portés partie civile. Parmi eux, un séminariste décrit des gestes similaires pendant un office.  

"Surinterprétation"

L'ancien nonce apostolique nie, de son côté, les faits qui lui sont reprochés et semble pressé de se défendre devant la justice des Hommes. "C'est très douloureux pour lui", explique son avocate, Me Solange Doumic. "Il a hâte de pouvoir être jugé pour pouvoir s'expliquer, pour que son innocence soit reconnue." 

Invitée à réagir aux témoignages des parties civiles, l'avocate les juge "parfois contradictoires, souvent excessifs" : "Mon client est très tactile. Il y a sûrement eu de la surinterprétation et justement, il serait bon que l'audience puisse arriver pour que la paix revienne dans tout cela."

L'immunité diplomatique de celui qui est alors ambassadeur du Vatican en France est levée en juillet 2019. Me Doumic assure que son client a demandé lui-même la fin de cette protection, afin de pouvoir venir s'expliquer devant la justice. Côté parties civiles, on affirme qu'il s'agit d'un combat mené avec acharnement par les plaignants. "C'est un procès historique. À ma connaissance, jamais un ambassadeur n'a été jugé en France", analyse Me Jade Dousselin, l'avocate de Benjamin Guy.

"On sait que l'on n'obtiendra pas la vérité de sa bouche. D'où l'importance de la vérité de l'audience", poursuit l'avocate. "Ce sera parole contre parole, paroles de victimes contre parole d'ambassadeur. On remet de la hiérarchie dans tout cela, on remet les victimes en position de faiblesse." 

D'autres victimes ?

Luigi Ventura était en poste à Paris depuis 2009. Pour Jade Dousselin, il y a donc de fortes probabilités que les faits évoqués devant le tribunal correctionnel mardi ne soient que "la partie émergée de l'iceberg".  Son client espère que cette audience suscite d'autres témoignages d'éventuelles victimes.

"Luigi Ventura a eu une carrière de plus de 40 ans", analyse Benjamin Guy. "Ce qui nous intéresse, c'est que l'audience envoie un signal fort à toutes les personnes qui pourraient être victimes d'agressions sexuelles, ou toute personne qui pourrait exercer ces agressions sexuelles. Même si vous êtes puissant, protégé par une immunité ou par votre argent, vous pouvez malgré tout, un an, deux ans plus tard, vous retrouver face à la justice et devoir répondre de vos actes."

Luigi Ventura a annoncé son intention de se rendre à son procès, même s'il vit désormais en Italie. L'ex-nonce a quitté son poste parisien en décembre 2019. À 75 ans, il avait atteint la limite d'âge pour exercer ses fonctions.

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