Si Trump a voulu qu'une entreprise américaine rachète Tik Tok, et si l'Irlande demande à Facebook de cesser d'envoyer les données collectées aux États-Unis, c'est que désormais le big data relève de la souveraineté des pays. C'est en tout cas l'avis d'Arnold Zéphir, concepteur d'intelligences artificielles.

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Pour justifier sa position, Trump a mis en avant les risques d'espionnage via la collecte, à grande échelle, de données des Américains. Récemment, l'Autorité irlandaise de protection des données personnelles (l'équivalent de la CNIL en France) a demandé à Facebook de cesser d'envoyer des données sur ses utilisateurs européens vers les États-Unis. Pourquoi cette inquiétude sur les lieux de stockage des données des utilisateurs des géants du web ? La question se posait déjà en 2015, et se repose sans cesse.

Voici, sur le sujet, six questions posées à Arnold Zéphir, concepteur d'intelligences artificielles et data scientiste chez Prevision.io.

FRANCE INTER : Quels sont les enjeux autour de ces données ? 

ARNOLD ZÉPHIR : "La première ère du big data, des données récoltées en masse, c'était l'usage commercial. Les applications ou les sites que vous utilisez demandaient quelques indications, déterminaient vos profils de consommation, pour vous proposer des offres plus adaptées. Donc c'était souvent un usage commercial. Avec les intelligences artificielles, désormais à la portée de beaucoup d'entreprises, on peut se servir de ces données massives et encore plus parlantes". 

"Nous sommes entrés dans une seconde ère du big data, et ce sont les tendances globales qu'elles indiquent qui sont convoitées".

Quel rôle jouent les intelligences artificielles ? 

ARNOLD ZÉPHIR : "Désormais, vos données ne servent plus seulement à savoir s'il vaut mieux vous proposer des chaussures de sport ou des escarpins, elles servent à entraîner les algorithmes, et donc les intelligences artificielles.

Nos données servent de base d'entraînement aux algorithmes.

Si, par exemple, vous êtes une société qui doit approvisionner des stations service en sandwiches, vous avez envie de savoir quels produits proposer, d'autant plus que ce sont des produits frais et que selon la date, la météo et le moment de la journée, par exemple, les envies des clients varient. Aujourd'hui les intelligences artificielles traitent les données connues et proposent des profils de solutions, cela permet, dans le cas des sandwiches, d'adapter la production, de réduire les stocks et le gaspillage. Dans le domaine de la santé, c'est pareil. Les firmes n'ont pas besoin de savoir qui sont les personnes équipées de pacemakers nominativement, mais ça peut les intéresser de savoir combien il y a de personnes cardiaques dans la même grande ville, ou le même pays". 

Pourquoi un état ne voudrait pas qu'une firme étrangère mette la main sur les données de ces citoyens ?

ARNOLD ZÉPHIR : "Si l'on prend le cas des États-Unis avec Tik Tok, ils ne veulent peut-être pas que la Chine ait accès aux données des citoyens. Ce serait un but à peu près noble de la part de Washington car il faut partir de l'idée que la Chine est capable de récupérer les données collectées par les entreprises chinoises, comme celle qui est propriétaire de Tik Tok, et là-dessus, la plupart des spécialistes sont d'accord. Donc partant de là, et sans aller espionner chaque Américain individuellement, une entreprise comme Bytdance, propriétaire de Tik Tok, peut tout même avoir connaissance de grandes tendances, sur les goûts des citoyens, leurs centres d'intérêt. Une application peut, par recoupement, ou par accès automatique à d'autres informations qui se trouvent dans les smartphones, déduire des tonnes de choses sur l'emplacement des lieux de fréquentation des citoyens, sur leur déplacement le matin, leurs lieux de vacances. Quand vous arrivez à savoir cela, et bien vous pouvez faire des déductions intéressantes sur la situation socio-économique d'un pays. On arrive à déduire beaucoup de choses, rien qu'à partir de la position GPS des populations par exemple. En faisant racheter Tik Tok par des sociétés américaines, on peut penser que les données des utilisateurs américains de Tik Tok seront stockées sur des serveurs américains". 

Pourquoi la France, l'Europe, ne se mobilisent pas sur ces questions ?

ARNOLD ZÉPHIR : "En Europe, aucun pays n'a trouvé anormal que Tik Tok ramène les données des Européens sur ses propres serveurs. Ce serait peut-être bien de s'en occuper, on peut espérer que la question soit soulevée prochainement. Comme ce fut le cas avec Amazon, quand il a commencé à devenir tout puissant il y a une dizaine d'années, les Européens ont dit qu'ils souhaitaient que les données soient hébergées sur le sol européen. Donc, normalement ce débat devrait héberger plus fortement chez nous aussi. Dès qu'un géant du net émerge, chaque pays met en place des barrières pour le contrôler, pas seulement pour des raisons économiques". 

"Une nation ne peut pas se permettre qu'une puissance étrangère ait la main sur les données de ces citoyens. C'est une question de souveraineté". 

Le rapatriement des données des européens en Europe protège-t-il vraiment les citoyens ? 

ARNOLD ZÉPHIR : "Je crois que le danger ultime c'est qu'on ne sait jamais ce qu'un État peut faire avec les données de ses citoyens. Les dirigeants d'un jour ne sont pas ceux de demain. Avoir la visibilité sur les données massives, c'est un réel pouvoir. C'est pour cela qu'en France, la CNIL est indépendante, et interdit de faire le lien entre les données. Les fichiers de données ne peuvent pas être croisées, par exemple on ne peut pas mettre en lien le fichier de l'assurance maladie et celui des casiers judiciaires".

Quels conseils donner aux individus quand ils téléchargent une application ? 

ARNOLD ZÉPHIR : "Quand on télécharge une application en France on se croit protégé par la loi française. En fait, les sociétés, lorsqu'elles transfèrent vos données sur des serveurs dans d'autres pays, elles les soumettent à d'autres réglementations.Toutes ces applis écrivent bien noir sur blanc ce qu'elles font, mais personne ne lit, et l'information n'est jamais facilement accessible. Cambridge Analytica proposait une test de personnalité, un quiz qui a été téléchargé par 270 000 personnes, et au final elle avait créé des profils psychologiques de millions de personnes,  grâce aux résultats des tests, dans le but de prédire et d'influencer leur vote lors de la présidentielle américaine en 2016.

Certaines applications sont plus respectueuses que d'autres. Une appli de fitness qui ne vous demande  de renseigner que que votre poids et votre âge, c'est normal. Mais il faut se méfier de celles qui vous demandent de renseigner d'autres informations ou vous demandent accès aux données stockées sur votre smartphones. Les plus jeunes et les plus âgés des utilisateurs ont tendance à répondre oui à toutes les questions sans se rendre compte qu'ils ouvrent grand les portes de leurs téléphones".