Le bracelet anti-rapprochement pour les victimes de violences conjugales arrive dès ce mois de septembre en France. Il sera délivré aux conjoints ou ex-conjoints violents pour les maintenir à distance. Plusieurs victimes réclament sa mise en oeuvre la plus rapide possible. "Pour ne plus avoir la boule au ventre".

En France, une femme meurt tous les deux jours sous les coups de son compagnon
En France, une femme meurt tous les deux jours sous les coups de son compagnon © Getty / kolderal

Les victimes de violences conjugales sont nombreuses à attendre un procès, une condamnation, ou même juste une prise de plainte. Elles attendent de l'aide alors que leur (ex)compagnon, malgré une ordonnance de restriction ou une mesure d'éloignement, continue de les effrayer, de les harceler, de les suivre, de les appeler, de les violenter. L'arrivée annoncée du bracelet anti-rapprochement (BAR) serait un soulagement pour beaucoup d'entre elles. Elle est prévue "à la rentrée" a confirmé ce lundi Marlène Schiappa, invitée à 7h50 sur France Inter. 

Mais cette mesure sera-t-elle efficace et suffisante ? Nous avons interrogé des victimes de violences conjugales mais aussi des présidentes d'association, avocates spécialisées, hautes fonctionnaires d'État ou même co-signataires de la mesure. Toutes ces femmes sont les premières concernées par ce dispositif. 

Julie*, 34 ans, victime : "Je ne veux plus avoir cette boule au ventre lorsque je sors de chez moi"

Jusqu'au 23 septembre prochain, Julie, 34 ans, compte les jours. Cette date, c'est celle du procès de son ex-conjoint pour violences conjugales à son égard. Elle espère qu'un bracelet anti-rapprochement sera attribué à son bourreau pour enfin "ne plus avoir cette boule au ventre lorsqu'(elle) sort de chez (elle)", déclare-t-elle. Car en attendant, l'homme est en liberté et vit à 20 minutes de chez elle. "Nous nous croisons souvent. Je réduis mes sorties de peur de tomber sur lui et je m'interdis de rencontrer des personnes, car s'il me voit avec quelqu'un, il pourrait me tuer" livre la jeune femme. Pourtant, depuis le mois de septembre 2019, son conjoint est soumis à une injonction d'éloignement. "Il n'a aucun droit de rentrer en contact avec moi" assure Julie. 

Prévu initialement au mois de mars, le procès a été repoussé à cause de la crise du coronavirus. "En attendant, je ne peux pas vivre une vie normale" assure-t-elle. "J'ai eu des contacts et des altercations avec lui depuis la demande d'éloignement du juge. Mais, si je n'appelle pas les forces de police à chaque fois, ils ne le savent pas. Et c'est toujours stressée et soucieuse des représailles que je les préviens. Du coup, parfois je ne le fais même pas. Avec le BAR au moins, ça se fera automatiquement", espère la jeune femme. 

Marie Lurin, 56 ans, victime : "J'ai la rage de savoir que je n'y aurais pas droit alors que j'ai porté plainte"

"Je pense que ça va aider certaines femmes, mais pas moi", assure Marie Lurin, 56 ans. Pour être doté d'un BAR, l'auteur des violences doit être condamné, ce qui est loin d'être le cas du bourreau de Marie Lurin : "J'ai déposé 8 plaintes contre mon ex-mari, _elles ont toutes été classées sans suite_, alors que j'avais un certificat médical de mes blessures." Ce qu'elle souhaite, c'est être simplement assurée qu'il soit loin d'elle. 

Car malgré la séparation en juin 2019, son ex-compagnon continue de la harceler : "Ça fait plus d'un an qu'il vient tous les jours se stationner devant ma maison, il est parfois tellement proche de ma voiture que je ne peux plus ouvrir mon coffre" raconte Marie Lurin. "La semaine dernière il est entré chez moi par effraction, personne ne fait rien" ajoute-t-elle. "J'ai peur constamment, un bracelet me ferait me sentir largement plus en sécurité, ça me met la rage de savoir que je n'y aurais pas droit alors que j'ai porté plainte plusieurs fois !" s'agace-t-elle.

Sonia*, 45 ans, victime : "Il a dit qu'il allait acheter un fusil et tuer toute ma famille et j'ai peur qu'il passe à l'acte... Le BAR pourrait peut-être empêcher ça"

"Mon ex-conjoint a été condamné à 18 mois de prison dont 6 mois fermes en avril dernier, mais il va sortir le 28 août", expose Sonia, 45 ans. C'est déjà son troisième passage en prison pour violences conjugales. "Je ne comprends pas comment il peut ressortir de prison trois fois de suite alors qu'il ne respecte pas les lois", s'insurge Sonia. Ce qu'il ne respecte pas, c'est en effet l'interdiction du juge de s'approcher d'elle : "Dès qu'il est libre il recommence : il vient à côté de mon domicile tous les jours". 

La victime affirme avoir très peur dès qu'elle sort dans rue : "Je surveille constamment à gauche, à droite, devant, derrière". Ce qu'elle espère ne plus avoir à faire si son ex-compagnon est équipé d'un BAR. En attendant, "il a dit qu'il allait acheter un fusil et tuer toute ma famille, et j'ai peur qu'il passe à l'acte... le BAR pourrait peut-être empêcher ça" espère-t-elle.

Adèle*, 42 ans, victime : "Ce que je veux, c'est une petite zone de tranquillité"

Ce que souhaite Adèle, 42 ans, avec cette mesure, c'est "une petite zone de tranquillité". Car malgré une mesure d'éloignement, son ex-compagnon continue à venir à 200 mètres de chez elle. "Un BAR sera surement plus efficace qu'un bout de papier, je me sentirai un peu plus en sécurité, même si ce n'est que sur 10 km", confie-t-elle. Ce "petit bout de papier" dont elle parle, c'est une mesure d'éloignement. "Elle ne sert à rien cette mesure, il s'en fout, et de mon côté, la pression est là tout le temps" explique Adèle. Cette "pression", la jeune femme pourrait la relâcher un peu si elle est certaine de ne pas risquer de se retrouver seule face à son agresseur : "S'il franchit le périmètre, ce n'est plus à moi d'intervenir, c'est la police directement". 

Pourtant, malgré ce périmètre de sûreté, "la peur restera", assure-t-elle, "Ce n'est pas suffisant. C'est la paix que l'on souhaite". Qui plus est, Adèle déplore une condition importante de la mesure : l'auteur des violences ne peut être pourvu du BAR que s'il est condamné. "C'est vraiment dommage, déclare-t-elle, il nous faut déjà du temps pour parler et être considérées par la justice. Ensuite, s'il y a un procès et que l'homme n'est pas condamné, c'est une grosse déception pour nous... Si en plus on nous dit qu'on ne peut pas avoir droit au BAR sans lui demander son accord, mais c'est l'horreur !" se désole-t-elle.

Fanny Thiel, 38 ans, victime et co-signataire de la loi : "Il faudrait un périmètre de 300 km pour être vraiment sereine"

Au moment du projet de loi pour la mise en place des bracelets anti-rapprochement, les députés ont contacté des victimes pour être co-signataires du texte. Fanny Thiel, 38 ans, en fait partie. Mais même si elle a effectivement signé la loi, elle n'est pas pour autant tout à fait convaincue par le BAR. "_C'est juste une loi de plus dans l'arsenal juridique_" s'agace-t-elle. Le problème, selon elle, ce n'est pas les lois, "c'est que les juges ne les appliquent pas". La jeune femme plaide pour une juridiction spécialisée dans les violences conjugales, qui veillerait à leur bonne application. 

"Il y a 5 ans, j'ai failli mourir, enceinte, à cause des coups de mon compagnon de l'époque", raconte Fanny Thiel. "J'ai passé 18 jours à l'hôpital et le procès a eu lieu 2 ans après". Dix ans de prison ferme ont été requis contre son ex, qui a finalement été condamné à un mois avec sursis. Prise de peur, la victime a pris la fuite à 800 km de chez elle. "Mais il m'a retrouvée il y a deux ans", raconte-t-elle. En attendant un nouveau procès en septembre, son ex-conjoint est placé sous contrôle judiciaire. "J'ai encore peur, ce n'est pas un bout de papier qui va l'empêcher de nous tuer" se désole Fanny. Si elle reste sceptique, elle compte quand même demander le BAR lors du procès, pour espérer retrouver une vie un peu plus normale. "J'ai changé de voiture il y a peu, mais je dois me garer chez mon médecin pour ne pas qu'il la reconnaisse, car il sait très bien où j'habite" déclare-t-elle. "Un bracelet c'est mieux que le sursis comme peine, même si j'espère qu'il prendra du ferme". Mais pour la jeune femme, "il faudrait un périmètre de 300 km pour être vraiment sereine". Elle fait partie de la grande majorité des victimes qui déplore la nécessité d'obtenir l'accord du conjoint quand il n'est pas condamné : "_On me parle de liberté individuelle, mais qu'en est-il de la liberté individuelle des victimes ?_", se révolte Fanny. "Nous, victimes, on prend perpette ! Qu'on dénonce les faits ou pas, on va finir par mourir... On est dans une camisole de force où l'on n'a aucune liberté alors pourquoi on se soucie de la sienne ?" déplore-t-elle.

Isabelle Rome, haute fonctionnaire à l'égalité femmes-hommes : "Le BAR génère la surveillance constante des déplacements de l’auteur des violences conjugales, ce que ne permet pas le téléphone 'grave danger'"

"Ce nouveau dispositif, c’est un degré supplémentaire qui est apporté à la graduation des mesures de protection des victimes de violences au sein du couple" assure Isabelle Rome, haute fonctionnaire à l'égalité femmes-hommes et autrice du livre "Liberté, égalité, survie" qui traite des violences conjugales. Pour elle, c'est une étape de plus après le téléphone 'grand danger' : "Le BAR pourra être délivré dans des situations graves face auxquelles les autres mesures de protection ne paraissent pas suffisantes", détaille-t-elle. Par la géolocalisation du porteur du bracelet et par le périmètre qu’il instaure autour de la victime, _"_le BAR génère la surveillance constante des déplacements de l’auteur des violences conjugales ou du mis en cause pour ceux-ci, ce que ne permet pas le téléphone grave danger" conclut-elle. 

Françoise Brié, présidente de la Fondation Nationale Solidarité Femmes : "La victime ne sera plus ni seule ni surprise face à l'agresseur"

L'arrivée du bracelet anti-rapprochement est "attendue par les associations" affirme Françoise Brié, présidente de la Fédération Nationale Solidarité Femmes (FNSF), qui regroupe une soixantaine d'associations en France et gère la plateforme d'appel du 3919. Car selon elle, il va avoir un effet dissuasif pour l'auteur des violences _: "_la victime ne sera plus ni seule ni surprise face à l'agresseur et, comme les services de police sont informés directement, lui n'aura plus le temps de fuir", explique-t-elle . "Souvent il n'y a ni témoin ni preuve des violences ou du harcèlement, et les hommes se sentent en totale impunité", ajoute Françoise Brié. Elle espère en outre une "réelle réactivité des forces de police" ainsi qu'un "travail en réseau avec les associations et la justice", pour assurer un "suivi socio-judiciaire complémentaire au bracelet". 

La présidente de l’association trouve notamment le bracelet "nécessaire pour protéger les femmes en pré-sentenciel", c'est-à-dire avant le procès. Selon elle, c'est quand une victime entame une procédure judiciaire que le risque de violences est le plus élevé, "surtout quand il y a séparation du couple en même temps" assure-t-elle. "Elles se sentent en insécurité et subissent très souvent du harcèlement". Même lorsque des décisions judiciaires ont été prises, comme une mesure d'éloignement ou une ordonnance de protection, "elles ne sont pas respectées par les hommes qui restent géographiquement près des femmes. Certains s'introduisent même chez elles". Mais Françoise Brié tempère : "Ce dispositif ne va pas non plus révolutionner la lutte contre les violences conjugales". Elle trouve notamment "regrettable que l'(ex)conjoint doive donner son accord si le procès n'a pas eu lieu et qu'il n'a pas été condamné". 

Ernestine Renai, de l’Observatoire des violences faites aux femmes de Seine-Saint-Denis : "Beaucoup de BAR devront être attribués si on veut avoir moins de féminicides"

Pour Ernestine Renai, responsable de l’Observatoire des violences faites aux femmes de Seine Saint Denis et psychologue, le BAR vient en complément d'une ordonnance de protection et d'un téléphone 'grand danger', lorsqu'ils ne suffisent pas. "Il y a 1 100 téléphones déployés en France, 46 en Seine-Saint-Denis, mais ce n'est pas suffisant", assure-t-elle. La responsable de l’Observatoire des violences faites aux femmes voit donc l'arrivée du BAR d'un bon œil : "Ce sera très utile pour les très grands dangereux et les récidivistes". Mais,"beaucoup devront être attribués si on veut avoir moins de féminicides... Pour le téléphone, trop de femmes l'ont demandé et ne l'ont pas eu..." explique-t-elle. 

En tant que psychologue, Ernestine Renai redoute que le bracelet ne "maintienne une relation entre la victime et son agresseur en permanence". Avec ce dispositif, "il y a toujours un lien, vous penserez toujours à l'autre", indique-t-elle. Or, "il faut défaire l'emprise psychologique pour que la victime s'en sorte" dit-elle, avant d'ajouter "mais elles ont vraiment la trouille... _Alors ne vaut-il pas mieux que l'emprise continue avec le bracelet, plutôt que de voir ces femmes mortes_". 

Emmanuelle Rivier, avocate spécialisée dans les violences conjugales : "Si en Espagne ça fonctionne, c'est parce qu'il y a un budget prévu, une politique de formation et une juridiction spécialisée"

Des victimes de violences conjugales, Emmanuelle Rivier, avocate, en croise tous les jours. Elle ne nie pas la protection qu'assurera le BAR aux victimes, mais elle n'est pas convaincue par le dispositif. Pour ses clientes, elle regrette la nécessité de demander son accord à l'auteur des violences lorsque celui-ci n'est pas (encore) condamné. Elle sait qu'à ce stade, "_il y a la présomption d’innocenc_e et surtout, le respect de la liberté individuelle". Mais à ses yeux, "cela pose un réel problème à partir du moment où la victime est en danger". L'avocate se demande : "que va faire le parquet lorsque le port du BAR sera refusé ? Et quels moyens seront mis en place pour protéger la victime sachant que les interdictions de contact ne sont pas respectées ?". 

Elle craint aussi un nombre insuffisant de bracelets, "le même problème qu'avec les téléphones 'grand danger'". Surtout, Emmanuelle Rivier pointe le manque d'effectif des forces de police et l'absence de formation spécialisée sur les violences conjugales pour la police, la magistrature et les travailleurs sociaux. "Sans ça, le BAR, c'est un pansement sur une jambe de bois". Elle détaille : "Si en Espagne ça fonctionne, c'est parce qu'il y a un budget prévu, une politique de formation et une juridiction spécialisée". Son dernier point d'interrogation est celui du périmètre autour de la victime. "Ce sera décidé à appréciation du juge, explique-t-elle. "Mais qu'est ce qu'on va faire si le compagnon ou ex violent est VTC (voiture de transport avec chauffeur, NDLR) et que la victime habite dans la même ville ?". À ses yeux, "il faudrait un périmètre d'une heure, pour permettre à la victime d'avoir le temps de se mettre à l'abri".

*les prénoms ont été modifiés

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