L'ARN messager, grâce auquel les premiers vaccins sont en circulation pour lutter contre la Covid-19 est une technique mise au point par Katalin Kariko. Cette biochimiste d'origine hongroise a consacré sa vie à cette recherche, quand la communauté scientifique n'avait d'intérêt que pour l'ADN.

Katalin Kariko
Katalin Kariko © AFP / Handout Family

Née en Hongrie et vivant en Pennsylvanie, la chercheuse Katalin Kariko a développé une telle obsession pour la technologie dite de l'ARN messager que cela lui a coûté un jour un poste d'enseignement dans une prestigieuse université.  Il faut dire que peu de gens imaginaient que cette méthode de thérapie génique et le travail souterrain de cette biochimiste poseraient les jalons des vaccins des firmes Pfizer et Moderna contre le Covid-19.

Émigrée depuis la Hongrie

Franc sourire, accent prononcé, Katalin Kariko répond aux médias du monde entier depuis sa banlieue de Philadelphie. 

Née il y a 65 ans dans une famille pauvre en Hongrie, elle a émigré dans les années 80, avec son mari et sa fille, et quelques sous cachés au fond d'un ours en peluche pour passer le rideau de fer qui séparait encore l'Europe de l'Est du monde occidental. Arrivée aux États-Unis, la biochimiste intègre l'université de Pennsylvanie. L'université est prestigieuse, mais les travaux de la chercheuse y sont méprisés et elle est rapidement placardisée.

"J'étais sur le point d'être promue et il m'ont rétrogradée. Ils s'attendaient à ce que je claque la porte. Mais à bien y réfléchir on doit se demander ce qu'on peut apporter, c'est la seule façon de ne pas gâcher sa vie", l'entend-on dire dans cette vidéo publiée sur le site de l'Obs. 

Il faut préciser qu'à l'époque la communauté scientifique est concentrée sur les recherches autour de l'ADN. Malgré tout, Katalin Kariko s'accroche à son sujet d'étude, l'ARN messager, qui apporte aux cellules un mode d'emploi sous forme de code génétique pour combattre les maladies. La biochimiste pensait que l'ARN messager pourrait jouer un rôle clé dans le traitement de certaines maladies, par exemple en soignant les tissus du cerveau après un AVC.  

Embauchée par BioNTech

Dans son milieu professionnel personne n'y croit, son seul soutien reste sa mère. _"À chaque annonce de prix Nobel, elle s'attendait à ce que mon nom soit prononcé et je me moquais d'elle en lui rappelant que je n'avais même pas obtenu une bourse."  _En 2005, la chercheuse a établi une méthode pour prévenir la réponse inflammatoire à l'ARN messager, découverte capitale qui ouvre la voie au vaccin. BioNTech a d'ailleurs embauché la biochimiste, le propriétaire de la firme est lui-aussi un immigré, puisqu'il est originaire de Turquie. 

De chercheuse inconnue et marginalisée, Katalin Kariko fait aujourd'hui figure de pionnière. La femme de 65 ans confie avoir du mal à se faire aux projecteurs, après tant d'années laborieuses passées dans l'ombre. Son cas illustre selon elle "la nécessité de soutenir la science à de nombreux niveaux".  

Une telle détermination, la chercheuse en thérapie génique l'a transmise dans ses gènes : sa fille, Susan Francia, est non seulement sortie diplômée de l'illustre université de Pennsylvanie, mais elle a également remporté la médaille d'or au sein de l'équipe d'aviron des Etats-Unis aux Jeux olympiques de 2008 et 2012.   

Maitriser l'ARN 

Avec son partenaire de recherche, le médecin immunologiste Drew Weissman, Katalin Kariko  est parvenue progressivement à introduire de mini modifications dans la structure de l'ARN, le rendant plus acceptable par le système immunitaire, et éviter les réactions inflammatoires.  Leur découverte, publiée en 2005, marque les esprits, extirpant (un peu)  Katalin Kariko de l'anonymat.   Puis, les deux chercheurs franchissent un nouveau palier, en réussissant à placer leur précieux ARN dans des "nanoparticules lipidiques", un enrobage qui leur évite de se dégrader trop vite et facilite leur entrée dans les cellules. Leurs résultats sont rendus publics en 2015.  

Cinq ans plus tard, à l'heure de combattre un virus qui afflige la planète, ces deux percées ont leur importance.  Les deux vaccins censés sauver le monde sont basés sur cette même stratégie consistant à introduire des instructions génétiques dans l'organisme pour déclencher la production d'une protéine identique à celle du coronavirus et provoquer une réponse immunitaire.  

Katalin Kariko occupe aujourd'hui un poste élevé au sein du laboratoire allemand BioNTech, associé à la firme Pfizer, qui produit le premier vaccin distribué dans le monde occidental, l'autre étant fabriqué par Moderna, dont le nom signifie "Modified RNA" (ARN modifié).  La biochimiste se garde de tout triomphalisme mais conserve une pointe d'amertume en se remémorant les moments où elle s'est sentie sous-estimée : une femme née à l'étranger dans un univers masculin où, à la fin de certaines conférences d'experts, on lui demandait : "Où est votre superviseur ?".  "Ils pensaient toujours, cette femme avec un accent, il doit y avoir quelqu'un derrière, quelqu'un de plus intelligent". Désormais son nom sera probablement cité parmi les candidats au Nobel.