Pour le sociologue, la crise du Covid-19 est l’ultime mutation d’un virus autrement plus dangereux : celle des idéologies néolibérales dominantes, qui n’ont pas su contenir l’hubris, le désir humain de toute puissance. Alain Caillé était l’invité de l’émission Grand bien vous fasse, d’Ali Rebeihi.

La crise du coronavirus vue par le sociologue Alain Caillé
La crise du coronavirus vue par le sociologue Alain Caillé © Getty / Louis MONIER

Ce professeur de sociologie émérite à l’université Paris Ouest Nanterre, anime le Mauss (Mouvement utilitariste dans les sciences sociales), en référence à l’anthropologue Marcel Mauss. Il vient de publier le Second manifeste convivialiste pour un monde post-néolibéral. Il a donné sa vision de la crise que nous traversons.

Alain Caillé : "Pour moi, cette crise du coronavirus est le résultat d’une crise beaucoup plus ancienne : l’épidémie de néolibéralisme, véritable virus mutant.

Tout a commencé dans un laboratoire, non pas à Wuhan en Chine, mais au Mont Pèlerin en Suisse en 1947 où étaient réunis plusieurs prix Nobel d’Economie, dont le philosophe Karl Popper. C’est là que ce sont mis en place les idées principales qui régissent le monde depuis une quarantaine d’années.

Le premier de ces virus était l’idée que « la société n’existe pas, il n’y a que des individus ». Puis le virus a muté et il a ajouté : « l’avidité ou l’appât du gain est une bonne chose ». Ensuite, c’est devenu : « puisque l’avidité est une bonne chose, le seul moyen de réguler les rapports entre les humains, c’est le marché, et même le marché spéculatif, qui s’autorégule ». La quatrième idée : « plus les riches s’enrichissent, mieux c’est pour tout le monde ». Puis la cinquième mutation : « plus on produit, mieux c’est ». Et aussi : « il n’y a pas d’autre solution que le libéralisme »... Voilà le virus mutant qui nous domine.

L’autre menace, c’est l’hubris 

L’hubris est le mot employé par les Grecs pour désigner ceux qui n'ont plus le sens des limites, qui se croient au-dessus de toute règle, de toute loi humaine, qui ont des aspirations et des désirs de toute puissance.

A certains égards, le néolibéralisme actuel et le capitalisme rentier et spéculatif sont l'apothéose de cet hubris. On peut aller toujours au-delà de toutes les limites.

Il ne s'agit pas de dénoncer des "vilains capitalistes". Cette volonté de toute puissance, tous les humains peuvent y être sujets. 

Nous sommes tous menacés de basculer dans l'aspiration à l’absence de règles.

A certains égards, le problème d’aujourd'hui est de comment réguler cette aspiration à la toute puissance. Les religions ne suffisent pas et n'ont jamais vraiment suffit. Elles ont été canalisées partout, donc, il faut inventer, là encore, des règles de vie commune.

La réponse : une société convivialiste ?

Une société convivialiste serait une société qui saurait faire face au dérèglement climatique, c'est la priorité numéro un - le coronavirus est un effet du dérèglement climatique.

Le deuxième point qui va dans la maîtrise de l’hubris, c'est une société qui saurait lutter contre l'explosion ahurissante des inégalités. Pour le dire très simplement et éviter tout soupçon de radicalisme intempestif, une société convivialiste consisterait à prôner le retour à la taxation des très hauts revenus qui existait aux Etats-Unis dans les années 1960 et 1970. On en est tellement loin aujourd’hui que même un retour à ce degré que connaissaient les Etats-Unis alors serait déjà un pas en avant absolument extraordinaire.

L'impératif d'une nouvelle doctrine

Il me semble que ce qui manque épouvantablement, c'est l'espoir d’une société plus humaine, vivable avec une doctrine cohérente à opposer aux idées néolibérales.

Nous manquons d’une vision d'un meilleur monde possible, d’un monde plus heureux, « de jours heureux », pour reprendre la formule du Conseil National de la Résistance.

Toutes les doctrines politiques dont nous sommes les héritiers pour refonder la modernité démocratique - le libéralisme, le socialisme, le communisme, ou l'anarchisme - ne sont plus à la hauteur des problèmes de l'époque. Notamment parce qu'elles n'ont pas su affronter la question du rapport à l'environnement naturel, et la question d'aspiration démesurée de la toute-puissance (l’hubris). Il faudra peut-être freiner dans les mois qui viennent freiner son désir d’avoir plus que sa part."

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