Et si, pour rencontrer l’âme sœur on lâchait un peu du lest, et jetions aux orties tous les filtres mentaux que nous paramétrons pour trouver le grand amour ? Et si nous abandonnions tous ces choix paramétrés de rencontre pour laisser de la place à la surprise au hasard ?

Amour : laisser entrer le hasard...
Amour : laisser entrer le hasard... © Getty / Dominika Cybuch / EyeEm

Avec la psycho-praticienne Cécile Guéret, la philosophe Olivia Gazalé et le psychologue social Lubomir Lamy. Ces spécialistes étaient réunis autour d’Ali Rebeihi dans l’émission consacrée à l’amour et au hasard.

Pourquoi est-ce difficile de laisser la place à l’inconnu ? 

Cécile Guéret : "Parce que l’on a des idées trop préconçues sur ce que devrait être la rencontre. Nous vivons dans une société incertaine au plan écologique, sociale et économique, avoir des certitudes nous rassure. Nous en avons sur nous-mêmes. Mais aussi sur l'autre, celui que nous aimerions rencontrer, et sur le déroulement de la rencontre : quel lieu, quelle émotion, quelle sensation... On devrait avoir absolument « les papillons dans le ventre, les mains moites ». C'est trop précis. Nous voulons tout prévoir pour éviter les déceptions et les souffrances. 

Le problème, c'est que toutes ces certitudes enferment la rencontre amoureuse. 

C'est le principe de précaution. Souvent, on a déjà souffert en amour, on n'a pas envie de recommencer. Et ce contrôle permet de sortir un peu de l'impuissance. Il donne l'impression de maîtriser quelque chose."

Pourquoi faut-il de l’imprévu ? 

Cécile Guérét : "Nulle rencontre, sans surprise. La surprise préside à toute rencontre : elle en est la condition. La surprise dans l'amour, c'est aussi se placer dans le mouvement de la vie, dans l’inattendu. Elle nous révèle à nous-mêmes par l'intermédiaire de la rencontre avec l'autre. 

Olivia Gazalé : Une très jeune personne de mon entourage, une amie de ma fille, cherchait le prince charmant, comme souvent à son âge. Elle est tombée sur une princesse charmante. Elle folle amoureuse d'une jeune fille. 

Cette histoire me frappe beaucoup parce qu’on est dans l'inattendu le plus total. Et donc, on voit bien aussi que l'amour nous révèle à nous-mêmes 

La preuve par la littérature où l’amour arrive souvent à rebours des à priori…

Olivia Gazalée : "Il y a des exemples dans la littérature où les personnages tombent amoureux d'une personne qui n'est pas leur genre à priori. Chez Proust, la première fois que Swann voit Odette, il ne la trouve pas du tout son genre, n'aime ni son teint, ni la façon dont elle est habillée. 

L'inattendu, cela peut être une personne qu'on n'aurait absolument pas remarquée, mais que ce jour-là, parce qu’on est dans un état émotionnel particulier, on la remarque."

Lubomir Lamy : "L'amour relève du mythe. Roméo et Juliette, Tristan et Iseult…  Dans ces deux textes, véritables fondements du synopsis d'une histoire d'amour, rien ne se passe comme il était prévu. Dans Tristan et Iseult, le philtre d'amour est destiné à Iseult et au roi Marc. Sauf que c’est Tristan qui le boit, et c’est ce qui va les lier de façon définitive. Mais c’était imprévu. Et dans Roméo et Juliette, Roméo tombe follement amoureux de Juliette en allant voir Rosalie, son amour du moment. On voit que le scénario se dérobe dès le début."

Le hasard existe-t-il vraiment ? 

Lubomir lamy : "Je ne crois pas du tout au hasard en amour. On a implicitement un portrait-robot de la personne que l'on recherche. Mais dans la réalité, on tombe amoureux de personnes qui ressemblent souvent peu à nos choix théoriques. 

Cela a été bien étudié. Les gens expriment leur choix pour un partenaire idéal, et décrivent la personne qu’ils souhaiteraient absolument rencontrer. Mais quand ensuite on les teste en situation réelle, notamment lors de speed-dating, on voit que la personne qu’ils ont souhaité rencontrer à nouveau, ne coïncide pas du tout avec le portrait qu'ils avaient fait de l’être recherché. Cela veut dire qu'il y a quand même une forte malléabilité du choix amoureux."

Olivia Gazalé : "La rencontre amoureuse est celle des inconscients. On a le sentiment de se connaître, mais en réalité, que sait-on de nous-mêmes ? Pas grand-chose. Et de l'autre, sans doute encore moins. Les deux inconscients s'attirent et se reconnaissent, même si nous ne le savons pas."

Cécile Guéret : "Dans la vraie vie, en dehors d'Internet, il y a toujours une forme de paramétrage de la rencontre amoureuse. Mais on ne s'en rend pas forcément compte. Par un regard, on sait si l'autre appartient à peu près à la même catégorie socio-professionnelle, au même monde ou s’il partage à peu près les mêmes valeurs… Donc c'est un peu illusoire de croire qu'on pourrait abolir le hasard. Je pense qu'il y a du prévisible dans l'imprévisible et de l'imprévisible dans le prévisible." 

Laisser entrer le hasard, malgré tout 

Cecile Guéret : "Il faut admettre qu’il y a une part d’imperfection, et d’incertain dans l’amour. Et c'est ce qui est magnifique. Ce que va devenir l'amour existe autant dans la rencontre amoureuse que dans le cheminement du couple, sa durée. C'est des imperfections que naît le mouvement et qu’il va y avoir de la vie. 

C’est en se découvrant l'un l'autre avec ses défauts, que l’on va pouvoir se dévoiler à l'autre, descendre de son piédestal et entrer dans une relation authentique."

Etre attentif à l’occasion

Cecile Guéret : "Il faut saisir l’instant, la rupture dans le temps linéaire, le kairos grec. Kairos était ce dieu chauve avec une toute petite queue de cheval qu’il fallait savoir la saisir quand elle passait. Or la difficulté aujourd'hui, c’est que l’on pense avant tout à mettre l'amour dans des cases : est-ce que c'est un « plan cul » ? Un « plan cul affectif » ? Un coup de foudre ? Est-ce une relation qui va m’emmener dans le couple, les enfants… 

En catégorisant beaucoup l'amour, on passe à côté du côté « kairotique » de l'aventure amoureuse."

Sortir de la rencontre standardisée

Cécile Guéret : "Certains contes de fées, comédies romantiques, séries télévisées ou romans sentimentaux formatent notre vision de l'amour. Et peuvent nous empêcher de laisser advenir la surprise. Par exemple dans mon livre, un patient raconte qu’il a rencontré une femme dans une station-service. Or pour lui, c'était impossible de tomber amoureux dans ce lieu. Nous nous attendons trop à une rencontre amoureuse standardisée. Or notre manière d'exister dans le monde est singulière, unique. Et c'est le gage de la relation authentique avec l'autre."

Olivia Gazalé : "Il faut que les auditeurs qui s'intéressent à l'amour lisent Lettres à D. : Histoire d’un amour d’André Gorz. Lui et son épouse Dorine n'avaient rien pour se séduire l'un l'autre. A elle, on avait dit : « Méfie-toi, c'est un juif autrichien, ce n’est pas pour toi ». Et lui, il ne la trouvait pas « assez. Et il avait des objections de principe contre l'engagement et le mariage. Mais il s’interrogeait : « Comment est-ce qu'on va faire pour nous maintenir alors que la vie va nous emporter ailleurs ? » Et elle lui a répondu : « L’amour, c'est une décision ». Et si on décide, on s’aimera. Si les deux volontés sont coordonnées, cela peut marcher. L’amour est une création de chaque jour."

🎧  ECOUTER | Grand bien vous fasse sur le hasard dans l'amour, avec la psycho-praticienne Cécile Guéret autrice de Aimer, c'est prendre le risque de la surprise paru Chez Albin Michel, la philosophe Olivia Gazalé autrice de Je t'aime à la philo et de Quand les philosophes parlent d'amour et de sexe et le psychologue social Lubomir Lamy. 

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