Baptiste Beaulieu, médecin généraliste à Toulouse, coordonne un centre dédié au Covid-19 qui rassemble une quinzaine de médecins. Pour son premier retour sur la situation depuis la semaine dernière dans la gestion de la crise du coronavirus, le chroniqueur de France Inter alerte sur la continuité des soins courants.

Le médecin généraliste et chroniqueur sur France Inter alerte sur la continuité des soins en période de confinement
Le médecin généraliste et chroniqueur sur France Inter alerte sur la continuité des soins en période de confinement © Getty / Alan Rubio
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Baptiste Beaulieu alerte sur la continuité des soins en période de confinement

Par Baptiste Beaulieu

"Un contexte difficile mais solidaire"

BAPTISTE BEAULIEU : "C'est assez difficile pour nous, alors qu'on accueille les patients suspects en portant des masques, des visières, parfois des combinaisons, d'entendre que compte tenu de leurs symptômes et de l'engorgement des services hospitaliers, il vaut mieux que ces patients rentrent chez eux et qu'on assurera un suivi par téléphone conjointement avec nos collègues infirmiers...

Il y a un élan de solidarité assez formidable qui s'est créé sur le terrain ici entre les soignants et les soignantes. Et ce qui est compliqué, c'est qu'on est un peu habillés comme si on partait assainir le réacteur nucléaire de Tchernobyl et on dit à ces gens 'rentrez chez vous, vous avez probablement contracté un virus qui peut être mortel, prenez du Doliprane'." 

On est totalement démonétisés. On n'est pas audible du tout sur le terrain.

Sur les médicaments à base d'hydroxychloroquine

La chloroquine, c'est cette molécule qui soigne le paludisme et certaines maladies auto-immunes comme le lupus, qui a été recommandée par le professeur Didier Raoult après des études dans son institut hospitalo-universitaire à l'hôpital de la Timone à Marseille. Des études qui ne font pas encore consensus dans la communauté scientifique : 

BAPTISTE BEAULIEU : "La chloroquine, pour beaucoup, ça reste un débat d'idées. Ça reste des mots. 

Pour nous, médecins sur le terrain, c'est batailler 24h/24 avec les patients et leur agressivité.

Alors je ne refuse pas cette agressivité, je la comprends tout à fait, mais il faut quand même juguler cette agressivité parce que, quand on leur explique que non, compte tenu de l'absence de test que leur état ne nécessite pas et que compte tenu du risque de pénurie, on ne le prescrira pas, on se retrouve parfois face à des personnes très agressives. 

Et le problème n'est pas la faute des patients qui ont peur et qui, du coup, l'expriment.

Le problème, c'est que la communication autour de ce médicament est brouillonne, c'est n'importe quoi, plus personne ne comprend et nous, sur le terrain, on écope.

Si le professeur Raoult avait réalisé son étude sans confidences, on n'aurait pas perdu de temps avec les nouvelles études indépendantes. Oui, quelqu'un a bien fait perdre du temps et d'énergie à tout le monde, mais ce n'est pas ceux auxquels on pense et d'ailleurs, aucun des virologues sérieux que je lis n'est contre la chloroquine. Ils disent tous la même chose : 

Cette étude a été réalisée avec les pieds. Il faut rester prudent, il faut tester et vérifier son médicament et le faire très rapidement.

Pourtant, ils se font insulter et on a l'impression que mesures et nuances, soudain, tout est interdit."

Cela provoque une pénurie qui frappe le traitement des autres maladies courantes

BAPTISTE BEAULIEU : "Le plus grave, c'est que les gens se jettent aussi sur l'azithromycine, cet autre traitement miracle vanté par le professeur Raoult, ce qui entraîne une pénurie ! 

C'est dramatique parce que tous les patients, qui souffrent de mucoviscidose et qui ont besoin de ce traitement, ne le trouvent plus...

Et moi, je souhaite de tout coeur que la chloroquine et l'azithromycine fonctionnent mais en attendant, la communication publique est désastreuse, notamment celle du professeur Raoult qui a conduit à cette pénurie, à cette angoisse autour de tout cela...

Est-ce qu'on peut réfléchir juste un instant ensemble à la responsabilité du professeur Raoult ?

C'est un éminent professeur dans l'Institut, en partie financé par le troisième plus grand laboratoire pharmaceutique mondial et grand producteur de chloroquine. 

Cet éminent professeur balance une vidéo sur YouTube en pleine pandémie mortelle en affirmant qu'il a trouvé le remède.

Il y donne publiquement le nom des molécules directement aux autorités sanitaires et il y a encore des gens qui ne voient pas où est le problème... 

On marche sur la tête, ce n'est pas un comportement responsable car il y a des patients qui souffrent de mucovisidose qui vont en payer le prix et chaque vie compte.

Assurer la continuité des soins courants coûte que coûte

BAPTISTE BEAULIEU : "C'est quelque chose dont on parle peu : la perte de sens sanitaire, avec souvent des patients qui désormais refusent d'aller consulter parce qu'ils se disent qu'il y a plus grave en ce moment et qui se mettent à déconsidérer leurs problèmes, les jugeant un peu dérisoires par rapport à la condition sanitaire du pays actuellement ! 

Pourtant la continuité des soins, elle est fondamentale !

Jeudi dernier, un patient n'a pas voulu me déranger à cause du contexte sanitaire. Résultat : sa femme m'a appris dimanche qu'il était hospitalisé, qu'il avait un accident vasculaire cérébral sévère... 

Ce virus, ce n'est pas tout, on continue de tomber malade d'autres choses aussi !

Par exemple, le service de neurologie vasculaire à Bordeaux a vu son activité baisser de 50 %. C'est dramatique, ça signifie que tous les gens, par peur d'être contaminés à l'hôpital ou d'engorger des services déjà surchargés, n'osent pas appeler leur médecin... 

Et les services de cardiologie aussi tournent en sous-régime. Pourtant, il n'y a aucune raison pour que les gens fassent moins un infarctus en confinement qu'en période normale. 

Moi, je dis aux auditeurs et auditrices :

Si vous avez un souci, ne vous rendez pas forcément chez votre médecin mais appelez la télé-consultation, ne prenez pas de risque.

Encore une fois, toutes les vies comptent !"

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