Quels problèmes éthiques cette crise sanitaire a-t-elle soulevés ? Quelles actions mettre en place pour prévenir une nouvelle épidémie ? Plus largement, quel type de société voulons-nous ? Les réponses passionnantes du neuropsychiatre à l’origine du concept de résilience.

Boris Cyrulnik en mai 2012
Boris Cyrulnik en mai 2012 © AFP / ULF ANDERSEN / Aurimages

Boris Cyrulnik était venu pendant le confinement poser son regard sage et affuté sur la crise du COVID. Alors que nous sommes déconfinés, il est revenu à France Inter dans l’émission L’Heure bleue de Laure Adler pour évoquer la pandémie et ses suites.

Les adolescents, premières victimes des confinements

Les bébés confinés ont développé de petits troubles et un retard de langage. Mais ce n’est pas grave. Ils bouillonnent et vont rattraper leur retard en quelques semaines, dès qu'ils vont voir les petits camarades de classe et leur maîtresse. 

Ce n'est pas le cas des adolescents. Les adolescents sont à une période sensible de leur développement. 

C'est là qu'ils prennent leur direction sociale, sexuelle et qu’ils apprennent à vivre. Ils traversent une période sensible qu'on a photographié en neurologie. On voit qu'il y a un élagage synaptique. Entre 17 et 20 ans, le cerveau se met à fonctionner avec moins de circuits cérébraux. Il fonctionne mieux avec moins d'énergie. Or avec le confinement le cerveau des adolescents vient de perdre deux ans.

Dans une population en paix, 12% des adolescents sont en détresse. Les évaluations récentes évoquent pratiquement 40 % des adolescents. C'est faramineux ! Quel prix a eu la protection des plus âgés ?  Quel est le prix de la survie des anciens qu’on a fait porter aux plus jeunes ? 

Je sais que ce que je vais dire est indécent : il n'y a eu "que 110.000 morts". Si on n’avait pas confiné, il y en aurait eu 400, 500 000, peut-être même un million ! Au cours de l'épidémie de 1918 de grippe espagnole, qui n'était ni grippe ni espagnole, il y a eu des dizaines de millions.

La médecine devient un problème philosophique. Tous nos progrès ont des effets secondaires. Grâce aux avancées de la médecine, on a pu protéger nos anciens parce que leur vie n'était pas sans valeur. Cette notion de "vie sans valeur" renvoie au nazisme. Mais au prix d'une l'altération grave des adolescents. Est-ce que c'était une bonne affaire ? Pouvait-on faire autrement ? Je suis bien content de ne pas être président de la République. 

Aujourd’hui ? 

Nous sommes à la croisée des chemins. Des questions se posent. Est-ce qu'on recommence comme avant ? Est-ce que l’on se prépare à une nouvelle épidémie ? Est-ce qu'on vote pour un dictateur ? Ou est-ce qu'on prépare une renaissance ? Il faudra débattre de la hiérarchie des métiers : est-ce qu’aide-soignante est un petit métier, alors que l’on s’est rendu compte que ces professionnelles jouaient un rôle très important ?

L’après ? Le risque : conserver le même système

On parle de crise, or je pense que ce n'est pas le bon mot. C'est une catastrophe qui nous est arrivée. Le mot "crise" vient du monde médical. On parle de crise d’épilepsie… Le patient reprend ensuite sa vie comme si de rien n'était. La catastrophe, c'est « cata », la coupure, « stophaie », le virage. 

Le COVID est une catastrophe culturelle. Ce virus est un petit bout d'ADN ou d’ARN avec une petite capsule de graisse. On croit que c'est naturel, or il est fabriqué. La catastrophe culturelle relève de la guerre. Emmanuel Macron a employé ce mot que certains ont trouvé abusif. 

Après chaque guerre, la tentation est grande de remettre en place le processus d'avant. Après celle de 1914-1918, les belligérants ont  voulu remettre en place le système précédent, et les Allemands comme les Français, ont préparé la guerre de 1939-1945

Si aujourd’hui, on remet en place la manière de vivre d'avant, dans trois ans, il y aura un nouveau virus ! 

L’autre risque dans ces temps perturbés est l’arrivée d’un homme qui se présente comme un sauveur. Actuellement, on voit des régimes autoritaires élus démocratiquement parce que les gens sont perdus. Mais parfois cela peut très bien se passer. Après le tremblement de terre de Lisbonne de 1755, la ville a tout repensé : l'architecture, la manière de vivre... Le Portugal est devenu un magnifique pays.

Vers une société du « Care » ? 

On découvre aujourd’hui que si l’on ne s'occupe pas des enfants en difficulté, que l’on décide de s’en soucier plus tard, c'est la police qui les récupérera ! Ce n’est pas une bonne affaire. 

Lorsque je travaillais à la commission des 1000 premiers jours, j'ai eu la chance de rencontrer Tove Mogstad, l'ancienne ministre de la Santé de Norvège.

Elle disait qu’un dollar consacré à la petite enfance représentait une économie de 100 dollars consacrée à l'adolescence en difficulté. S'occuper des gens en difficulté est une question morale, et en plus, c'est une bonne affaire sur le plan financier. 

Des résiliences inégales et la vertu du papotage

Individuellement, la résilience sera inégale. Ceux qui ont été abandonnés sans soutien auront du mal à s'en sortir. Les mots permettent de donner du sens. C’est par un travail qu'on élabore le récit et la compréhension de ce qui nous est arrivés. Beaucoup de gens ont commencé déjà à le faire à travers des publications. 

Cette épidémie, au moins, a déjà un avantage. Elle nous a fait toucher du doigt à quel point la solitude est une agression physique. Comme je suis neurologue, je sais, j'ai vu, j'ai photographié que la solitude est une agression cérébrale.

Quand on est seul, les zones cérébrales pas stimulées par la présence d'un autre, s'atrophient. Mais elles sont résiliables. Si on réorganise un nouveau milieu, on peut rattraper, surtout si on est jeune. Mais plus on attend, moins on rattrape

Cette crise nous a fait toucher du doigt à quel point l'homme seul n'existe pas et qu'il est contraint de vivre ensemble. Ce qui ne veut pas dire qu'il soit facile de cohabiter puisqu'on a toujours des conceptions différentes, des histoires, des développements différents...

On a besoin de l'autre pour devenir vivant. Il y a pour cela des lieux de parole, des psychologues... Mais avant d’en arriver là, il y a les fêtes de quartier…

Pour afficher ce contenu Youtube, vous devez accepter les cookies Publicité.

Ces cookies permettent à nos partenaires de vous proposer des publicités et des contenus personnalisés en fonction de votre navigation, de votre profil et de vos centres d'intérêt.
Gérer mes choix

En, Provence les gens disent qu’ils sortent la chaise. Ils sont dehors pour discuter. Et ce papotage est primordial. C’est à ce moment-là que se tisse la relation affective. C'est en bavardant que l'amitié, et l'attachement, les véritables tranquillisants naturels, agissent. 

Parfois l'angoisse naturelle, c'est l'autre aussi. Entre les deux, il va falloir négocier. 

Vers de nouvelles épidémies ? 

Nous n’avons pas envie d’y penser. En psychologie, on l'appelle le déni. Cette perspective angoisse et gêne tellement que l’on préfère ne pas en parler. Or cela empêche d'affronter le problème, et on va laisser le processus qui a conduit à l’épidémie se remettre en place ! 

Après l'attentat du Bataclan, il y a eu énormément de syndromes psycho-traumatiques. Mais il y a eu un accompagnement. Tout le monde a participé à ce soutien : les psychologues, les associations, les hommes et les femmes politiques… Pour le COVID, et on sait que des évènements identiques peuvent se reproduire, il serait bon que dans les mois qui viennent, on ait des débats philosophiques, psychologiques, anthropologiques de façon à prévoir. La prévision nous sécurisera."