L’école est dorénavant obligatoire à partir de trois ans. Pourquoi faut-il préparer l’entrée en maternelle et se concentrer sur cette première étape de socialisation ? Retrouvez ici les conseils du neuropsychiatre Boris Cyrulnik donnés à l'antenne dans "Grand Bien vous fasse", l’émission présentée par Ali Rebeihi.

Boris Cyrulnik en août 2018.
Boris Cyrulnik en août 2018. © Getty / Eric Fougere - Corbis

Sur le plateau de Grand bien vous fasse, Boris Cyrulnik était entouré d’Agnès Pommier de Santi, professeure des écoles et docteure en sciences de l’éducation, et d’Anne Lucas, infirmière puéricultrice. Ensemble, ils sont revenus sur les éléments qui favorisent le plaisir d’apprendre et sur le rôle de la maternelle

Pourquoi l'école n'est-elle pas obligatoire dès deux ans ? 

Boris Cyrulnik : "Parce qu’à deux ans, un enfant ne parle pas, il n’est pas toujours propre, il est malheureux à l’école. Il a encore besoin d’une base de sécurité. À trois ans, il parle, il est propre, et s’il a été sécurisé avant la maternelle, il éprouve l’entrée à l’école comme une aventure stressante, mais excitante. Mais s’il a été insécurisé avant l’entrée à l’école, pour une cause de malheur familial ou social, cet enfant-là va rentrer à la maternelle avec du stress et il aura peur de l’école."

Pourquoi se concentrer sur la maternelle ? 

BC : "L’école maternelle participe à épanouissement de l’enfant et c’est le lieu de réduction des inégalités sociales puisque maintenant, l’organisateur de la société, c’est l’école, et que la nouvelle aristocratie, c’est le diplôme. Donc, ceux qui sont largués de l’école, ceux qui ont du mal à se socialiser, seront en bas de l’échelle. Le meilleur moyen de lutter contre les inégalités, c’est de faire une bonne maternelle."

Pourquoi la période entre zéro et six ans est-elle si fondamentale dans la construction des enfants ? 

BC : "Je suis encore plus radical que vous : c’est entre 'avant la fécondation' et 'avant la parole'. Ce sont les 1000 premiers jours. Je préside actuellement une commission qui porte sur cette période.

Avant la fécondation ? Quand on est une jeune mère de 13 ou 14 ans qui n’a pas de diplôme, qui prend des substances et qui va faire un enfant avec un garçon de 15, 16 ou 17 ans qui n’est pas socialisé, on peut prédire que l’enfant qu’ils vont mettre au monde aura des difficultés de développement. Il faut que ces jeunes gens soient mieux aidés."

"1000 jours pour sécuriser le bébé". Quels sont les facteurs qui peuvent l'insécuriser ?

BC : "On sait que les bébés communiquent avec leur mère in-utero avec les basses fréquences de leurs voix, avec le goût du liquide amniotique. 

Parfois la mère est stressée. Cela peut venir de sa propre histoire, de son isolement, de la précarité, de la guerre ou de la violence conjugale. Malheureuse, elle secrète du cortisol et des catécholamines, des substances toxiques pour le bébé. Au-dessus d’un certain seuil et d’une certaine durée, ces substances passent la barrière du placenta et imprègnent le liquide amniotique. Or le bébé dégluti quatre ou cinq litres de liquide amniotiques bourrés de substances toxiques pour son cerveau, si bien que le bébé arrive au monde avec une atrophie du système limbique. Or, c’est le socle neurologique de la mémoire et des émotions. 

Le premier facteur d’épanouissement ou de résilience s’il y a eu tragédie, c’est d’aider la mère. Si on aide la mère, on va aider le bébé qu’elle porte. 

En maternelle, l’enfant apprend le plaisir d’apprendre

BC : "Un enfant apprend par le jeu et un enfant qui ne joue pas n’apprend pas. Un enfant craintif ou replié se protège, il se défend, il a peur du monde, il n’apprend rien. 

Alors qu’un enfant sécurisé s’oriente vers l’autre et a le plaisir de le découvrir. Il apprécie de découvrir l’espace et de découvrir les problèmes qu’on lui pose. Il s’amuse à jouer avec le langage, l'espace, les mathématiques, le dessin, la musique (excellent stimulant cérébral). Si on lui demande un effort, pour lui, il va jouer à faire un effort".

Anne Lucas précise : "Pour qu'il apprenne, il faut que l’enfant ait eu l’occasion de jouer tranquille avant l’école. Ce n’est pas à l’école qu’on commence à apprendre, à découvrir ou à s’adapter." 

Comment préparer l’enfant à la maternelle ? 

BC : "Le début de la vie est une période sensible parce que notre cerveau synaptise : les neurones font des connections qui font des circuits. 

Le nouveau cerveau de celui qui est en train d’arriver au monde est sculpté par le milieu. Parler à un bébé, c’est « circuiter » ce qui plus tard sera la zone du langage. Jouer avec un bébé c’est « circuiter » ce qui sera plus tard les zones de la vision ou de l’émotion. 

Maintenant, on connait les facteurs qui permettent de sculpter les cerveaux qui fonctionnent bien et les facteurs qui altèrent le cerveau." 

Comment réussir ses années de maternelle ? 

BC : "Réussir est un mot que je n’emploie pas, je parle de « s’épanouir », « se sécuriser pour apprendre », pour acquérir le plaisir d’apprendre. Parce qu’on peut apprendre à faire un effort. 

« Réussite », c’est un mot très souvent employé dans les cultures asiatiques que les enfants payent cher parce qu’on les fait tellement se priver pour cela. Alors qu’en Europe du Nord, on débute d’abord par sécuriser les enfants avant de les stimuler."

Alors : comment accompagner l’épanouissement à l’école maternelle ?

BC : "En sécurisant son enfant. Quand il est sécurisé, son cerveau fonctionne au mieux de ses possibilités. S’il est stressé son cerveau met en place des mécanismes de défense. Et si l’enfant « a peur » de la maîtresse, il va se mettre à distance. Il va se « périphériser », éviter son regard. Il se met par la peur en disposition spatiale de mal apprendre…"

Agnès Pommier de Santi renchérit : "Il existe une étude dite 'du Minnesota', qui a prouvé que les enfants sécurisés étaient des prototypes d’enfants qui allaient réussir. Pourquoi ? Parce qu’ils ont naturellement l’appétence pour les apprentissages, et une bonne estime d’eux-mêmes. En revanche, les enfants insécurisés vont être ceux qui, d’entrée, vont être en opposition à l’enseignement, aux apprentissages, ou à leurs camarades."

Le problème de la propreté

BC : "Il y a des enfants ont du mal à se laisser aller à l’intimité peu glorieuse des toilettes. Alors que d’autres vont jouer, en particulier des petits garçons jouent à celui qui fera le plus loin, lui ne fera pas ce genre de jeux parce qu’il a déjà une conscience de lui un peu trop stricte. Peut-être que le rôle des parents et des enseignants sera de banaliser les toilettes. Il y a des méthodes très simples pour les rassurer."

Favoriser le langage

Agnès Pommier de Santi : "Si un enfant ne maîtrise pas très bien le langage, il va faire du bruit avec son corps, ce qui va entraîner des conflits avec la classe ou avec l'enseignant." 

Boris Cyrulnik : "Avec un tout petit, le langage a une dimension affective plus qu’informative. Pour le bébé de trois ou quatre mois, quand sa mère s’adresse à lui, c’est un événement. Il est très heureux et il répond. Il y a un dialogue préverbal qui s’établit. Ces jeux, ces interactions préparent l'enfant à la convention du signe. Il se prépare à apprendre à parler et, plus tard, à écrire."

Aller plus loin

ECOUTER | Grand bien vous fasse sur l'école maternelle avec Boris Cyrulnik

ECOUTER | Boris Cyrulnik était l'invité de Nicolas Demorand et Léa Salamé dans le grand entretien du 7/9. Ecoutez-le s'exprimer à propos du  congé parental, les enjeux du "parcours 1000 jours", l'importance qu'il y ait deux parents...

Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.