Son ouvrage nous montre comment ces métaphores – par ailleurs très fréquentes - de la guerre pour penser la maladie tout comme le concept de « résilience » sont au service d’une philosophie appelée « doloriste » que, lui, veut combattre.

Non, les malheurs n'ont pas forcément d'utilité
Non, les malheurs n'ont pas forcément d'utilité © Getty / Alan Rubio

Il y a trois ans déjà, le 4 mai 2017 disparaissait le philosophe Ruwen Ogien. Je suis allée reprendre ses livres, et notamment son dernier, intitulé « Mes mille et une nuits », qu’il avait consacré à l’analyse de la maladie. 

Si je l’ai relu, c’était avant tout pour retrouver cet homme que j’aime tant. Mais j’y ai aussi trouvé de quoi nous aider à penser ce moment que nous traversons.

Vous aurez tous remarqué –c’est un choix lexical qui avait été très commenté – la rhétorique guerrière du discours prononcé par notre président le 16 mars. « Nous sommes en guerre », « l’ennemi est là », « mobilisation générale » ! 

À ce champ lexical s’est rapidement ajouté l’usage récurrent d’un autre terme : celui de « résilience ». 

Le mal nous ayant frappé, il nous appartiendrait de le surmonter. Telle est l’idée.

C’est là que Ruwen Ogien intervient

Son ouvrage nous montre comment ces métaphores – par ailleurs très fréquentes -  de la guerre pour penser la maladie tout comme le concept de « résilience » sont au service d’une philosophie appelée « doloriste » que, lui, veut combattre.

Le dolorisme, en gros, c’est l’idée qu’il y a des bénéfices intellectuels et moraux que nous sommes censés pouvoir tirer de la souffrance et de la maladie. 

Par exemple, un détachement à l’égard de la vie matérielle, une plus grande disponibilité à penser ou à s’élever spirituellement…

Ruwen Ogien dénonce cette façon de penser

Pour lui, présenter les maladies ou les épreuves les plus horribles de façon positive comme des défis susceptibles de nous faire grandir, de nous rendre meilleurs, plus lucides sur nous-mêmes et sur la condition humaine, ou comme des épreuves cruciales dans lesquelles notre véritable caractère pourrait se révéler est insupportable. 

Car cela culpabilise tous ceux qui n’ont pas la force ou l’envie de surmonter leur désespoir. 

Et cela peut même justifier une forme de mépris envers ceux dont la vie est dévastée et qui ne s’en relèvent pas. 

La métaphore de la guerre pour parler de la maladie est au service de cette conception doloriste. 

La théorie de la résilience et les ouvrages de développement personnel, aussi, qui soutiennent la capacité à construire une vie bonne, réussie, quelles que soient les horreurs qu’on a subies et même en prenant appui sur elles. 

Nos succès affectifs, professionnels, seraient une conséquence de l’effort engagé contre un malheur initial dont tout laissait penser qu’il allait nous détruire. 

Pour le dolorisme, il y aurait une utilité du malheur.

Pour Ruwen Ogien, la souffrance est un fait brut qui n’a aucun sens.  

Non, à toute chose malheur n’est pas bon. 

Non, la souffrance ne délivre pas une connaissance plus profonde de la nature humaine ni de soi-même. 

Non, il n’est pas vrai que ce qui ne nous tue pas nous rend plus fort. 

Il n’y a que trop de choses capables de vous tuer, qui ne vous tuent pas et qui vous laissent beaucoup plus faibles.

Ce n’est pas pessimiste ou triste. C’est libérateur ! 

Car Ruwen Ogien nous permet de ne pas ajouter de la souffrance à la souffrance

Combien parmi nous, les privilégiés qui ne connaissent de cette période que la contrainte du confinement s’étaient donnés des objectifs à accomplir durant cette période ? 

Et puis, le temps a passé. Et puis, on n’y est pas arrivé.

Pour tous ceux-là mais aussi, 

Pour ceux qui ont été malades et que le covid a laissés exsangues, 

Et aussi pour ceux ont œuvré chaque jour et qui rentrent chez eux épuisés, 

Ruwen Ogien offre ce cadeau : 

N’ajoutons donc pas à la douleur des épreuves vécues la culpabilité de ne pas réussir à en faire des tremplins vers des hauteurs. 

Ne nous condamnons pas si nous ne sortons pas « grandis » de cette période mais peut-être tout simplement éprouvés, fatigués, et tristes. 

N’ajoutons pas la culpabilité à la souffrance.

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