Vous le portez comment vous le masque ? Avec des lunettes de soleil, genre incognito ? Ou en mode maquillage et regard de braise ? La philosophe Avec Aïda N'Diaye propose une lecture de cette nouvelle pratique de protection arrivée avec la pandémie.

Penser le port du masque
Penser le port du masque © Getty / Images By Tang Ming Tung

Vous les avez cousus vous-mêmes ou achetés par paquets de cinquante ? Bon quoi qu’il en soit le masque sera bel et bien l’accessoire incontournable de notre été, et de notre déconfinement. Et je dois bien vous avouer que j’ai du mal à m’y faire.... 

Alors il y a, bien sûr, une part de réticence culturelle, car cette pratique est nouvelle pour nous. Il y a aussi une dimension symbolique : porter un masque, n’est-ce pas manifester qu’on se méfie des autres ? Mais ce n’est pas là la source de ma gêne car j’interprète plutôt le masque comme une marque de considération pour l’autre

. Et puis, bien sûr, en cachant une grande partie du visage, le masque nous prive en partie de ses expressions, bien utiles souvent pour comprendre autrui. Mais ce n’est rien de tout cela qui me déstabilise dans cette société masquée. I

l y a je crois quelque chose de plus fondamental qui se joue et pour le comprendre je vous propose de nous intéresser aux très belles analyses d’Emmanuel Levinas. Marqué par la Shoah, ce philosophe français place l’éthique au cœur de sa pensée. 

Et, précisément, le visage y tient une place centrale : par sa totalité et sa nudité il me révèle l’humanité de l’autre

Sa totalité d’abord : le visage est un et c’est précisément quand je commence à en isoler et à en détailler les parties que j’objectifie l’autre et que je perds la relation authentiquement humaine que je peux avoir à lui.

Alors, les mots de Lévinas résonnent particulièrement avec notre nouveau quotidien. Je vous les lis :

Je pense […], dit-il, que l’accès au visage est d’emblée éthique. C’est lorsque vous voyez un nez, des yeux, un front, un menton, et que vous pouvez les décrire, que vous vous tournez vers autrui comme vers un objet. 

Il y a donc, dans la totalité du visage de l’autre, le face-à-face avec un absolu : on ne peut saisir l’autre, ni son visage, comme on saisit tout autre objet et c’est en cela que le visage est immédiatement éthique : il est porteur d’une injonction au respect. 

Or, cela repose sur la nudité du visage qui concentre l’humanité et la vulnérabilité de l’autre et dont nous prive justement le port du masque. Alors, on pourra dire que le regard suffit à concentrer l’humanité et même l’expression ou les émotions d’autrui. Mais au contraire, Levinas affirme : 

La meilleure manière de rencontrer autrui, c’est de ne pas même remarquer la couleur de ses yeux !

C’est donc bien le visage dans sa totalité et dans sa nudité, et non le seul regard, qui incarne notre humanité

Le masquer, c’est bouleverser le rapport que nous avons aux autres, c’est presque rendre impossible ou incroyablement plus difficile ce rapport immédiatement éthique que nous avons à autrui. Alors certes, dans la vie d’avant, quelque chose s’était déjà perdu, tant nous nous étions habitués à être sur nos téléphones ou tout simplement à ne plus prêter réellement attention à toutes les personnes que nous croisions quotidiennement. 

Mais dans notre nouveau monde, apparaît, il me semble, comme une évidence tout ce que représente la totalité nue et absolue des visages d’autrui. Ce n’est pas qu’une question de communication ou d’expression et ce n’est pas simplement rattrapable par le regard. Il y a un bouleversement bien plus fondamental dans notre rapport à autrui. Alors pas de panique Ali, je ne suis pas en train de suggérer que l’on relance le débat sur l’utilité du port du masque hein !! Simplement, et même si nous nous y ferons sans doute, acceptons aussi ce que cette pratique a de profondément déstabilisant.

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