Parler, comprendre, revivre le souvenir, accueillir les émotions, se méfier des fausses pensées et agir via une thérapie ou la technique de l’EMDR seraient les pistes les plus efficaces pour surmonter un événement grave. Cinq conseils donnés par des psychologues spécialisés dans les traumatismes.

Surmonter un traumatisme
Surmonter un traumatisme © Getty / Caspar Bens

Coraline Hingray, psychiatre, Wissam El-Hage, professeur de psychiatrie, et Cyril Cosar, psychologue clinicien, tous spécialistes du traumatisme, étaient les invités de l’émission "Grand bien vous fasse". Au micro d’Ali Rebeihi, ils ont délivré des pistes pour s’en sortir après un événement grave.

Définir le trauma et le traumatisme

Pour Wissam El-Hage : "Le traumatisme est un évènement grave de la vie relativement exceptionnel : une agression physique, la mort inattendue d’un proche, une catastrophe, un accident, une maladie grave…" 

"Ce qui fait trauma, c'est le vécu personnel subjectif de perte de contrôle total sur l'évènement. C'est une peur qui perdure et ne s'éteint pas".

Coraline Hingray précise : "On peut vivre directement cet évènement ou assister quelqu'un qui a subi un traumatisme, lorsqu’on est professionnel de santé par exemple". Cyril Koza ajoute : "Lorsqu’un évènement du réel vient taper sur l'intégrité psychologique, il va l’entamer à force de coups de boutoir. On va alors parler de blessures psychiques".

Elles peuvent donc être liées non pas à un événement unique extrêmement intense, mais à la répétition d'événements de plus basse intensité qui, à force, provoquent cette blessure psychologique et le trauma.

  • L’effet du trauma : un coup de poing sur un puzzle

Wissam El-Hage explique : "Le traumatisme opère sur la scène, sur le vécu, comme un coup de poing dans un puzzle. Il dissocie les pièces du jeu entre elles. Elles sont présentes : on a les informations, mais on ne voit pas l'image de façon très nette. Il nous manque peut-être quelques pièces qui sont tombées à droite, à gauche que l’on n'arrive pas à retrouver.

Ce phénomène explique la dissociation ou l’amnésie : certaines pièces, certaines scènes de l'évènement sont tellement douloureuses, violentes, ou culpabilisantes que le souvenir s’enkyste en lui-même. Ce qui protège l'individu. Ce souvenir est présent mais enfermé. C'est une protection car sur le moment c’est insupportable".

Cyril Cosar poursuit : "Ce phénomène explique que lorsqu’on pose une question directe sur l'évènement, l’individu est débordé. Peu importe que la scène ait eu lieu il y a un an, six mois ou quinze ans. L'entièreté de l'évènement et de l'expérience peut ressurgir et entrainer une perte de contrôle." 

  • Un souvenir traumatique peut remonter à tout moment

Cyril Cosar : "Pour comprendre pourquoi le souvenir d’un traumatisme survient, on peut utiliser l’analogie avec l'ordinateur. Sa RAM est sa mémoire de stockage. Le souvenir d’un traumatisme, c'est comme si l'expérience était coincée dans la RAM et qu'à chaque fois que vous lanciez autre chose dans votre vie quotidienne, une application, elle venait accrocher l'expérience et la mettre au-devant. Comme si un élément du passé était toujours présent dans la mémoire vive et venait s'imposer dans ce présent, saturer les sensations, jusqu'à profondément quitter l'ici et maintenant". 

Conseil n°1 : parler

Wissam El-Hage : "Pour surmonter un traumatisme, il faut commencer par en parler. Et c’est difficile. Il faut comprendre qu’après un événement grave, la majorité des victimes reste dans une sorte de latence, et de silence. Ce trop plein d'émotions extrêmement négatives est difficile à assumer. Ce silence peut être très long. Dans notre livre, on met à disposition des outils simples pour mettre des mots sur ces émotions, comme répondre à des questions : comment je me sens ? Pourquoi je me sens comme ça ?..."

Et l’entourage ? 

En tant que proche d’une personne traumatisée, il faut vraiment éviter de la culpabiliser, de critiquer ses réactions, et de minimiser sa souffrance. Wissam El-Hage : "L’entourage proche doit être disponible, à l'écoute mais ne doit pas forcer à la parole non plus. Il peut dire que les émotions traversées sont normales, et qu’il faut les exprimer. Mais il ne faut pas ne pas insister. 

Surtout, il faut rester à entourer la personne dans la durée. Il ne s’agit pas de penser : tu en as parlé, maintenant, tu passes à autre chose.

Il y a un devoir de respect. Il faut laisser la personne reprendre le contrôle. Il faut comprendre que quelqu'un qui a subi un traumatisme a perdu le contrôle à un moment donné. Donc, l'entourage doit le remettre dans la position de décider pour lui-même et non pas lui faire subir des remords ou de la culpabilité."

Conseil n°2 : devenir une algue ou un roseau face à une émotion

Coraline Hingray : "On part du principe qu'il n'y a pas de bonnes ou de mauvaises émotions. Elles ont toutes un message et elles veulent nous amener vers l'action. Il faut donc décrypter ce message. Il faut donc d’abord accepter cette émotion, se laisser envahir par elle et la décrypter : 'Est-ce que je suis en colère ? Triste ? effrayé ?'

Il faut ensuite plier, prendre cette vague de l'émotion pour pouvoir agir dessus. Parfois, elle va passer d'elle-même, parfois on va la canaliser, l'exprimer, et la ranger dans une petite boîte avec un exercice de rangement émotionnel.  

Il faut absolument être en capacité d'accepter l'émotion. Mais pas au sens de se résigner à être triste, ou en colère. Non, il faut la prendre en considération. Ainsi vous pourrez agir dessus".

Conseil n°3 : se réexposer à son souvenir traumatique pour en prendre le contrôle 

Wissam El-Hage : "En s’exposant à ses peurs, on redonne le contrôle. Si vous l’évitez, elle persiste. Prenons l’exemple de la peur du chien. Si vous prenez le temps d'apprendre comment l’appréhender, comment s'y exposer sans se mettre en danger, petit à petit, vous reprendrez le contrôle sur vos émotions, votre ressenti. On maîtrise à nouveau la situation. Et cela fait partie des outils thérapeutiques. C'est un passage obligé avec la question de la régulation des émotions".

Coraline Hingray précise : "Se réexposer à son souvenir traumatique est ce qui fonctionne le mieux pour pouvoir intégrer le trauma. Un trauma est quelque chose qui n'est pas complètement dans la mémoire, bien rangé dans une petite case. Il n’est pas non plus dans le présent. Il se promène entre les deux, et survient à certains moments. Il faut le faire revenir de manière volontaire, en sécurité adaptée par une thérapie dans le présent. Une fois qu’on s’y est confronté, il va enfin pouvoir aller se mettre à sa place dans la mémoire comme un mauvais souvenir."

Cyril Kozar ajoute : "Ces moments de retour d’expérience sont à la fois biologiques, émotionnels et cognitifs. Les pensées sont accompagnées d'un ressenti fort, ce qui est peut-être le plus désagréable. Il faut savoir qu'on récupère et, surtout, avoir confiance."

Conseil n°4 : se méfier des pensées erronées 

Wissam El-Hage : "Avec l'âge, l'expérience traumatique induit de fausses pensées et de fausses croyances du type : « Je n'en vaux pas la peine », « Je suis nul », « Je suis incompétent », « C’est de ma faute ». Le travail thérapeutique consiste à identifier ces pensées erronées, à les verbaliser, et à faire un travail autour. Pour cela, on dit au patient, par exemple : « Si un copain ou une copine vous raconte la même histoire, verriez-vous les choses de la même façon ? » Petit à petit, on aide le patient à remodeler ses pensées erronées". 

Pour Coraline Hingray : "Nos pensées ne sont que des pensées. On a tous un petit vélo dans la tête qui nous raconte des histoires. Vous devez devenir des inspecteurs et ne pas adhérer à ce qui se raconte dans votre tête. Posez-vous des questions : « Est-ce que cette pensée me fait du bien ? » « Est-ce qu'elle est réelle ? « Est-ce que j'ai des informations concrètes ? » Osez remettre en question vos pensées, cela vous fera le plus grand bien !"

Conseil n°5 : avoir recours à l’EMDR 

L'EMDR est la désensibilisation et le retraitement de l'information par les mouvements oculaires. 

Wissam El-Hage : "L'EMDR a été découverte de façon fortuite. Puis petit à petit cette méthode a été testée et a prouvé son efficacité. L'idée est de faire évoquer le souvenir traumatique en périphérie. On n'évoque pas toujours le souvenir traumatique au moment de la séance. Puis on fait faire des mouvements oculaires au patient et retraiter l'information en insistant sur une partie du souvenir. On ne sait pas comment cela fonctionne, mais ça marche."

Coraline Hingray : "Les mouvements oculaires, ou une stimulation bilatérale des deux hémisphères cérébraux, permettent un retraitement de l'information, tout en s'y exposant."

Cyril Kozar apprécie la méthode : "Ce dispositif, EMDR permet de mettre les mains dans la matière brute de l'expérience traumatique. L'esprit va en extraire petit à petit un certain nombre de choses, puis commencer à ranger les choses à leur place pour apaiser le souvenir de l'événement".

Guéri ? 

On a tous les ressources

Wissam El-Hage : "On a tous de très bonnes ressources et avec l'aide de quelqu'un qui nous aide à les mobiliser, on y arrive". Ce que Cyril Kosor confirme : "Les ressources, c'est le point-clé. Les capacités de digestion de l'esprit existent. Elles ne demandent qu'à fonctionner, mais elles sont systématiquement déconnectées ou désactivés par une charge émotionnelle puissante et par la peur de s'approcher de l'évènement."

Enfin Wissam El-Hage précise : "Guérir n'est pas revenir à l'état antérieur. Guérir, c'est ne plus ressentir la souffrance, ne pas être envahi par elle. C’est accepter que les choses ont eu lieu et vivre avec. L'objectif de toute thérapie du trauma est de permettre de transformer un trauma en mauvais souvenirs."

ECOUTER | Grand bien vous fasse sur le traumatisme

Avec :

  • Coraline Hingray, psychiatre, spécialiste du psychotrauma.
  • Wissam El-Hage, professeur de psychiatrie, spécialiste du trouble de stress post-traumatique. Ils ont publié Le trauma, comment s'en sortir ? ! je (re)prends ma vie en main - Editions De Boeck supérieur (2020).
  • Cyril Cosar, psychologue clinicien, auteur de Le Stress post-traumatique pour les Nuls - Editions First (2019).
  • Marie-Laure Zonszain, responsable du service Actualités au magazine Femme Actuelle.