L'hypocrisie est une attitude qui apparaît immédiatement comme un méchant défaut face à la gentille franchise. Et, pourtant nous le sommes tous ! Les penseurs Olivier Babeau, Dominique Picard et Charles Dantzig expliquent en quoi être hypocrite peut être une qualité sociale essentielle à notre vie quotidienne.

Pourquoi être hypocrite n'est-il pas une si mauvaise chose ?
Pourquoi être hypocrite n'est-il pas une si mauvaise chose ? © Getty / Axel Bueckert / EyeEm

Au micro d'Ali Rebeihi, dans le cadre de l'émission Grand Bien vous Fasse, Olivier Babeau, Dominique Picard et Charles Dantzig expliquent que l'hypocrisie est loin d'être mauvaise. Nous en faisons tous usage, même inconsciemment. Ils démontrent combien elle est au contraire indispensable tant elle sert à réguler et pacifier les relations dans la société. Ils nous conseillent de louer le caractère hypocrite plus que de le combattre, au risque qu’il advienne une société de la transparence qui serait hostile aux bonnes ententes.

L'hypocrisie, c'est pas bien !

  • « Mentir, c'est pas bien, dire la vérité c'est bien  ! »

En grec, l'hypocrite c'est l'acteur, c'est celui qui parle sous un masque, celui qui va parler tout en déguisant sa pensée réelle. Olivier Babeau estime que « cet état d'esprit est entré en crise. Et alors qu'autrefois demeurait une espèce de génie de l’hypocrisie qui reposait sur une compréhension de la complexité, du chaos du monde, celle-ci semble vouée aux gémonies. 

Le risque, c'est de normaliser l'idée qu'il faille absolument dire tout ce qu'on a sur le cœur, être franc

Alors qu'en réalité, on est plusieurs personnes à la fois, on veut nous faire croire qu'on est monolithique à tout instant alors que ce n'est pas vrai.

Quand on parle d’hypocrisie, on qualifie un jugement moral sur des individus, avec un système très manichéen qui consiste à penser que mentir ce n'est pas bien et que dire la vérité c'est bien. On est dans l'ordre du jeu social, et l'erreur qu'on fait aujourd'hui c'est de croire qu'on a toujours existé pour être nous-mêmes, qu'il a toujours été question de vérité, ce qui est quelque chose qui tend à s'imposer aujourd'hui ».

  • Le monde numérique contre l'hypocrisie

Olivier Babeau montre la responsabilité d'un monde numérique qui, d'après lui, « façonne une société qui n'accepte plus trop la duplicité, la complexité. On a pensé, dit-il, que le numérique allait être un révélateur extraordinaire des débats mais on a compris que c'était un terrible révélateur et producteur de transparence

Les réseaux sociaux révèlent à la fois qui vous êtes et créent de nouvelles mises en scènes qui vous enferment dans un agissement particulier

Désormais, vous prenez le risque d'être stigmatisé, ostracisé si vous ne faites pas la mise en scène convenue, à tout moment en fonction de votre agissement. C'est finalement, là, le retour négatif d'une "hypocrisie maline" qui enferme, loin de "l'hypocrisie bénigne" créatrice de libertés. Et c'est en général ceux qui dénoncent le plus l'hypocrisie qui le sont plus davantage ».

Charles Dantzig avance à son tour que « les réseaux sociaux sont un vrai défouloir de narcissisme blessé tel qu'on en vient à prôner la franchise absolue. Au point de se demander par exemple s'il ne vaut pas mieux avoir affaire à des Donald Trump qui, au moins, nous montrent leur violence crûment ».

  • La franchise, pire que l'hypocrisie ? 

OB : « Les deux ont sans doute tort mais d'une façon différente : celui qui est franc estime détenir la vérité et l'exprime de manière brutale, tandis que celui qui est hypocrite estime avoir lui aussi la vérité mais l’insinue différemment

Ce sont deux faces du même vice mais il faut tout simplement avoir une manière intelligente et indirecte de dire les choses

Le fait est qu'il y a dans certaines formes d’hypocrisies une forme de suspension du jugement qui laisse place au doute et à l'objectivité »

Ceux qui se revendiquent de la franchise absolue seraient donc au contraire des hypocrites puritains du "moi seul dit la vérité", ce qui pourrait constituer une autre forme de danger comportemental. C'est pourquoi nos trois penseurs préconisent "l'hypocrisie bénigne" (inoffensive) que nous cultivons inconsciemment depuis notre jeunesse. Nous ferions preuve d'hypocrisie pour nous préserver nous en tant qu'individus et pour contribuer à la bonne entente sociétale et collective

L'hypocrisie, c'est bien !

Olivier Babeau : « On ne s'en rend plus compte mais, dans la vie, on utilise tous en permanence de l’hypocrisie, c'est ce consensus qui fait qu'il y a des choses dont on peut ou ne pas parler, la façon aussi dont on va parvenir à trouver des terrains d'entente au-delà des divergences, de respecter aussi les différences de chacun. L'hypocrisie permet d'aplanir les contradictions, de mieux communiquer. 

On ne peut pas en permanence dire à tout le monde ce qu'on pense d'eux

  • Hypocrites par éducation

L’hypocrisie on l'apprend dès le plus jeune âge, dans le cadre de notre éducation : "tu vas recevoir le cadeau mais tu vas dire merci quand même si tu n'es pas content". 

On apprend à nos enfants à cacher leurs fonctions naturelles, c'est pourtant de l'hypocrisie

On en fait preuve aussi lorsqu'on agit avec politesse, celle-ci rendant plus supportable les liens sociaux »

Comme l'affirme Dominique Picard, « le but de la politesse n'est pas que les gens soient bien ou pas bien, mais que la relation soit fluide, que les gens se sentent accueillis les uns des autres, même si on ne pense pas forcément ce qu'on dit. Ça n'a pas d’importance car ce qui compte c'est que la relation se passe bien, que les ondes positives soient transmises. La politesse est un code social fait pour que les relations se construisent dans le respect mutuel. Et l'authenticité n'a rien avoir du point de vue de la politesse car la franchise peut contrarier ».

  • Génératrice de bonne entente et de liens sociaux

Olivier Babeau souligne que « dans tous les cas, la franchise ne serait pas possible en permanence car nos personnalités ne sont pas alignées. L'homme n'est pas monolithique et est différent en fonction des personnes, selon le moment de la journée, il faut accepter que notre attitude est changeante. 

L'hypocrisie est une vertu créatrice de liens sociaux qui permet de niveler la relation à l'autre, de créer une société de l'entente

De plus, l'hypocrisie est une arme d'émancipation personnelle car, à travers elle, on peut dénoncer, exprimer beaucoup de choses indirectement sous couvert du voile de la représentation des choses vraies. 

Sans cette médiation hypocrite, les rencontres seraient finalement impossibles surtout en France.

La France a développé un art particulier en matière d'hypocrisie : le Français est toujours perçu comme étant un peu froid, il évite de montrer ses émotions

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