Nous sommes des êtres de routine - et sans doute encore plus en cette période. Et c'est normal, même si notre cerveau aime être surpris, il a besoin de routine pour éviter la surchauffe.

Nous sommes des êtres d'habitude
Nous sommes des êtres d'habitude © Getty

Plus encore par les temps qui courent, la routine permet de se structurer alors qu'on vient de passer une année très déstructurante avec des difficultés à se projeter. Ces routines que nous mettons en place permettent au moins la projection à très court terme : savoir ce qu'on va faire le week-end prochain, qu'on a sport le samedi matin et qu'on va au marché le dimanche. C'est rassurant, structurant et ça fait gagner du temps.

La routine ne diminue pas la liberté, elle l'augmente. 

Une fois que vous avez adopté une routine, les comportements deviennent automatiques. C'est un gain de temps qui laisse la place aux imprévus. 

Soulager notre cerveau

Le cerveau est en quelque sorte un expert du compromis. Il doit gérer des ressources cognitives limitées le plus efficacement possible. La routine est un mécanisme indispensable à notre survie mentale pour déléguer des décisions répétées et simples, pour pouvoir focaliser notre attention sur les décisions importantes. Par exemple, les gestes du quotidien que l'on fait chaque matin (lever, lavage des dents, petits déjeuner, habillage...) sont des actions que l'on peut faire de façon totalement automatique et qui se répètent tous les jours sans aucun danger. 

"Mais si on doit s'adapter à une situation imprévue, explique Valentin Wyart, on doit recruter des régions différentes dans le cerveau. En effet, précise ce spécialiste en neurosciences, les circuits cérébraux pour les décisions automatiques routinières et les décisions contrôlées volontaires sont partiellement distincts. Dans le second cas, ces circuits qui sont à la surface du cerveau (ce qu'on appelle cortex), sont beaucoup plus énergivores, il faut donc les utiliser avec parcimonie.

Être capable de s'adapter à des changements, sortir de la routine, ça a un gros coût pour le cerveau. C'est quelque chose qu'on ne peut pas faire en permanence. Le cerveau fait en permanence des compromis entre décider vite et décider mieux. Prendre un choix risqué qui peut rapporter plus. Faire un choix moins risqué, mais qui va rapporter moins. Il faut être dans une balance et le cerveau n'est pas du tout capable de faire tout ou rien" 

Nos habitudes sont mises à mal par la covid

Constat de Fanny Jacq, psychiatre, auprès de ses patients lors du premier confinement : c'est toute notre hygiène de vie qui a été perturbé subitement. 

Nous avons décalé nos heures de lever et de coucher. Nous n'avons plus déjeuné  à heures fixes, parce que la pause déj' avec les collègues avait disparue. Nous avons arrêté de faire notre sport hebdomadaire parce qu'on s'est dit qu'on en ferait un peu tous les jours… "En termes d'hygiène de vie, toutes ces routines sont hyper importantes", affirme la psychiatre, qui a vu nombre de ses patients en souffrance psychologique parce qu'ils avaient abandonné tout ça et que leur horloge biologique s'en est trouvée très perturbée. L'un des conseils qu'elle a fréquemment donné était de reprendre ces routines.

"Faites comme d'habitude, même si vous le faites différemment. Souvenez-vous combien de temps vous passiez sur les réseaux sociaux, à quelle heure vous vous leviez, à quelle heure vous vous couchiez, à quelle heure vous preniez votre douche, votre petit déjeuner et continuez de le faire. Biologiquement, c'est très important. 

Pour rester dans un bon équilibre, la santé mentale, c'est aussi la santé physique. Les deux vont ensemble.

Et puis, ça donne une forme de structure à l'ensemble. Un refuge. Des choses toutes bêtes sur lesquelles on peut toujours compter."

Cette période a également mis en avant la capacité d'adaptabilité de l'être humain et de son cerveau. Après la surprise, la sidération pour certains, nous avons mis en place de nouvelles routines. Au point que certains se demandent peut-être ce qu'il va se passer lorsqu'il faudra abandonner le télétravail et retourner au bureau.

Pas d'inquiétude rassure Fanny Jacq : "Ce qui est allé dans un sens ira dans l'autre. Les routines d'avant vont revenir naturellement. Et celles que l'on a mises en place pour s'adapter à la situation actuelle vont repartir comme elles sont venues." 

Je trouve extraordinaire la capacité du cerveau à nous souffler les bonnes réponses

L'oeil du philosophe

Bruce Bégout est philosophe et spécialiste des aspects quotidiens de l'existence. Il est notamment auteur de La découverte du quotidien - un quotidien qui a longtemps été dédaigné par les philosophe qui lui préféraient "une vie transfigurée par le savoir". Il faut attendre le XIX siècle pour que la vie quotidienne soit reconsidérée et qu'on lui trouve des qualités.

"L'habitude et une structuration de l'expérience qui permet par exemple de s'exposer à la nouveauté. Une personne qui n'aurait pas contracté de multiples habitudes, ne serait-ce que physique, corporelle, kinesthésique, des mouvements du corps, serait incapable de faire des gestes nouveaux. 

Donc la nouveauté elle-même n'est possible que par l'acquisition d'habitudes qui augmentent le champ de la libre activité et qui nous permet aussi de nous exposer aux nouveaux, alors que sans l'habitude il y aurait une forme de sclérose - ce qui est tout à fait paradoxal par rapport à l'opinion commune, qui associe souvent l'habitude, la routine, à la raideur presque paralysante. Mais c'est l'inverse.

"Une habitude, c'est un lien entre le monde et moi-même, j'y incorpore des répétitions qui sont sédimentées en moi, et qui vont structurer ma pensée, mon affectivité, même mes mouvements. Mais il y a plusieurs plans d'habitude. On peut avoir des habitudes dans un certain domaine et ne pas en avoir dans d'autres. On peut valoriser une habitude sur un certain plan d'existence et au contraire, contester des habitudes sur un autre plan."

Et pour étayer sa démonstration, Bruce Bégout évoque Glenn Gould qui a très vite souhaité arrêter les concerts, parce que cela impliquait de trop nombreux changement de salle, de ville, etc. alors qu'il adorait les enregistrements ou il pouvait reprendre 20 ou 30 fois le même morceaux en y apportant des variations.

Fanny Jacq, psychiatre, directrice Santé mentale chez Qare, Valentin Wyart, chercheur Inserm à l'École normale supérieure PSL et conférencier en neurosciences et Bruce Bégout, philosophe et écrivain, professeur à l'université de Bordeaux, étaient les invités de Thomas Chauvineau dans "Grand Bien Vous Fasse" consacré aux habitudes.

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