Après s'être penché sur le corps, la douleur, la voix, l'anthropologue et sociologue David Le Breton vient de sortir un nouveau livre sur le rire - ou plutôt les rires, comme il l'explique au micro de Mathieu Vidard dans "La Tête au carré".

Moment de complicité entre un père et sa fille
Moment de complicité entre un père et sa fille © Getty / Westend61

David Le Breton souligne : 

Quand on parle du rire, on a toujours le fantasme que "rire, c'est joyeux".

L'anthropologue s'est intéressé cette fois à justement à démonter cette idée reçue, et s'est penché sur les autres significations du rire : "j'avais envie d'aborder le rire qui est toujours un peu occulté" précise-t-il.

À l'antenne, au micro de Mathieu Vidard, il cite notamment :

  • le rire banal de la vie quotidienne : "quand le simple fait de retrouver un ami fait qu'on éclate de rire."
  • le rire de la supériorité sur l'autre, de morgue : "c'est le rire dans le harcèlement qui fait aujourd'hui des ravages dans les collèges ou lycées : on se moque d'élèves qui sont en surpoids, qui sont gays,  qui ne sont pas comme les autres, qui ont peut-être un frère ou une sœur trisomique et ça fait rigoler tout le monde… Ce sont des gamins qui vont être dans une grande souffrance à cause du rire"
  • le rire de soulagement : "on échappe à un accident et on éclate de rire alors qu'il n'y a vraiment rien de rigolo là, c'est la tension qui se libère".
  • les fous rire : "on éprouve une grande tension par exemple quand on est aux enterrements ou devant un supérieur hiérarchique, on ne sait pas où se mettre, on est hyper tendu, et donc le moindre détail va faire jaillir le rire, un rire incontrôlable, fou, complètement délié de toute nécessité sociale, mais qui fait mal : celui qui est pris dans le fou rire peut avoir l'impression que les autres vont penser qu'il est insensible, qu'il n'éprouve aucun amour pour la personne qu'il vient de perdre et qu'il est en train d'enterrer au cimetière... 
  • le rire qu'on utilise pour désamorcer des tensions, des conflits. Une bonne blague, ça a un pouvoir considérable. David Le Breton souligne d'ailleurs : "quand on travaille sur l'histoire de vie d'humoristes, on se rend compte que souvent ils ont été des enfants malmenés, humiliés et ils ont compris un jour qu'une manière de se sortir d'embarras étaient de faire rire".
  • le rire comme arme. Pour un certain nombre de populations opprimées, c'est la seule possibilité d'essayer de combattre - parce que lorsque vous avez réussi à faire rire votre adversaire , généralement vous l'avez désarmé". (Le sociologue reconnaît toutefois que "Ça ne fonctionne pas toujours"). 
  • le rire thérapeutique : Rabelais en a beaucoup parlé, il allait voir ses compagnons malades pour les faire rire. Robert Burton, qui a écrit sur les mélancolies, écrit que le rire est une manière de se sortir de la mélancolie. L'optimisme sur son état de santé est certainement une manière de potentialiser la guérison (alors qu'au contraire une attitude morose risque fort d'accentuer le mal)
  • l'autodérision, qui permet de prendre du recul : "le sens de l'humour témoigne de la lucidité d'être soi, de ne pas être dupe de son personnage. Le rire va introduire un grain de sable qui va amener la réflexivité ; on va prendre une attitude d'avantage relativiste". C'est, par exemple, Pierre Desproges qui prend son adversité en main d'une manière prodigieuse quand il dit :

Plus cancéreux que moi, tu meurs

Le rire et le corps

Le rire est une sorte de transe où se dissolvent les contraintes de l'identité. On est pliés en deux, on a le visage qui grimace, le langage qui hoquette ("ohohoh", "ahahah", "hihi")…

"Le rire n'est pas un réflexe", précise le chercheur, "il est à la jonction de l'organique et du sens, exactement comme la marche, la voix ou la parole. Quand on rit, ça coule de source. Mais parce qu'en amont, on a appris ce qui était risible dans nos sociétés… et puis on va ajuster en fonction de son histoire personnelle, de son style". 

On ne va pas rire exactement de la même chose, ni de la même façon avec des gens qui nous sont proches. Le rire a toujours du sens, est toujours lié à une trame sociale et culturelle.

Aller plus loin

🎧 ECOUTER David Le Breton au micro de Mathieu Vidard

📖 LIRE Rire. Une anthropologie du rieur, un livre de David Le Breton, paru aux Éditions Métailié en novembre 2018.

Et si vous voulez rire un peu, retrouvez tous nos humoriste (très drôles évidemment) ici ! Ma sélection personnelle et subjective : Tanguy Pastureau, Marina Rollman, Thomas Bidegain… Et un autre Desproges riant de la mort, pour le plaisir : 

Bonne nouvelle : à partir d'aujourd'hui, plus personne ne mourra jamais !

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