En quoi celui que l'on considère comme le premier repas de la journée est-il le fruit d'une injonction sociale et culturelle qui s'est construite il y a longtemps ? Pourquoi faut-il déconstruire cette idée reçue selon laquelle sauter le petit déjeuner serait forcément néfaste pour la santé ?

Le petit déjeuner est-il vraiment le repas le plus important de la journée ?
Le petit déjeuner est-il vraiment le repas le plus important de la journée ? © Getty / Alexander Spatari

Dans l'émission "Grand bien vous fasse", au micro d'Ali Rebeihi, le géographe Gilles Fumey et le médecin nutritionniste Arnaud Cocaul vous expliquent pourquoi il faut réinterroger cette idée reçue et que, ne pas prendre de petit déjeuner n'empêche pas d'entretenir un bon équilibre quant à son régime alimentaire en général.

Une injonction sociale et culturelle à déconstruire

Cette idée qu'il est absolument indispensable de prendre un petit-déjeuner serait particulièrement nourrie par de nombreux nutritionnistes et le domaine de l'agro-alimentaire. De même que les enquêtes, les études et publications internationales qui, d'après les deux invités, tomberaient systématiquement dans le piège de toujours penser l'alimentation selon le mode de repas trinaire (trois repas durant la journée) en donnant toujours une grande importance au petit-déjeuner. 

Gilles Fumey et Arnaud Cocaul complètent chacun leurs propos en expliquant que "si le petit déjeuner est aujourd'hui assimilé comme le repas le plus important (voire obligatoire) de la journée on se rend compte que, derrière les nombreuses enquêtes, l'industrie agroalimentaire exerce une grande influence et que la puissance du secteur en vient à créer des besoins qui n'ont pas lieu d'exister. C'est le fameux "stacking" à l'anglo-saxonne qui s'apparente beaucoup plus à du grignotage alimentaire. Ce sont des pressions implicites de l'agro-alimentaire pour inciter les gens à surconsommer qui en viennent à véhiculer cette représentation-là du petit-déjeuner". 

Arnaud Cocaul ajoute que "cette représentation nous incite en permanence à être en perfusion alimentaire. Vous pouvez manger 24 heures sur 24 à la limite… 

Prenez un croissant si vous en avez envie, mais ce qui compte avant tout, c'est l'équilibre et la qualité alimentaire. Le petit déjeuner immanquable, c'est une culpabilisation sournoise

- Gilles Fumey

Les deux spécialistes suggèrent de manger pour des raisons physiologiques et non, pas selon des critères hédoniques et symboliques que la société a véhiculés en guise d'organisation quotidienne : 

Arnaud Cocaul : "Il faut savoir écouter le mangeur qui est en vous, savoir écouter son propre corps, le mettre en repos s'il le faut. Il y a des gens qui mangent de façon équilibrée deux fois par jour, d'autres trois fois, d'autres cinq fois par jour ! Il faut simplement surveiller la quantité de nourriture que vous assimilez. Même si vous faites l'impasse sur le petit-déjeuner, vous pouvez devenir un glouton et prendre de mauvaises habitudes qui perturbent l'équilibre alimentaire : sauter le petit déjeuner ne veut pas dire compenser le restant de la journée en mangeant mal". 

Comment le petit-déjeuner s'est-il progressivement inventé ? 

Le géographe Gilles Fumay invite à repenser la représentation que l'on se fait aujourd'hui des repas et de l'organisation alimentaire en l'interrogeant avec celle de nos aïeux depuis l'Antiquité car jusqu'à la fin de la période moderne (XVIIIe siècle) "le matin, on ne mangeait pas tôt, tout simplement parce que l'on avait très peu de nourriture disponible ! La raison pour laquelle on peut manger très facilement aujourd'hui, c'est parce qu'on a de la nourriture disponible partout, où que l'on soit et où qu'on aille, quand, hier, les portions alimentaires étaient beaucoup plus réduites, voire rudimentaires chez les classes les plus pauvres. 

De l'Antiquité jusqu'au XVIIIe siècle en Europe, et encore aujourd'hui dans de nombreux pays en développement, s'il y a certes un repas qui a lieu le matin, c'est sous la forme d'un grignotage et non d'un repas à part entière. Le grand repas au cours duquel toute la famille se rassemblait et qu'il fallait préparer longuement, c'était le repas d'après-midi. 

On a longtemps déjeuné ! Le petit-déjeuner est une construction sociale contemporaine. 

C'est avec le XIXe siècle que le rythme des prises alimentaires s'accélère, que les repas quotidiens augmentent, que l'on déjeune, que l'on goûte, que l'on dîne et que l'on soupe à partir du moment où trois boissons chaudes se démocratisent et jouent un grand rôle dans la naissance et la popularisation du petit déjeuner tel que nous le connaissons : le café, le chocolat et le thé. Car l'émergence du petit-déjeuner est intimement liée avec la logique de la révolution industrielle du XIXe siècle, du progrès culturel qui a accompagné celle des mentalités, des techniques et des technologies. Les deux spécialistes expliquent comment la perception du corps humain a su évolué, dans les représentations, en fonction de la capacité et des rendements des machines à alimenter en énergie, en lipide, en glucide et ce dès le matin. 

Gilles Fumay : "Depuis le XVIIIe siècle, la découverte de la circulation du sang et la place centrale du cœur dans le fonctionnement du corps, l'imaginaire qu'on avait sur le fonctionnement du corps, avec notamment la médecine des humeurs, tout cela a changé avec l'invention de la machine à vapeur qui a copié le principe du fonctionnement du corps humain. 

Progressivement, on s'est mis à penser le corps comme une machine à manger de l'énergie, des calories. C'est comme ça que cette image de manger le matin s'est imposée.

Aujourd'hui, l'idée, c'est d'avoir un produit qui soit facilement mobilisable pour le grignotage. Le matin, on est à un moment de sa journée où on n'a pas tellement le temps de se prendre la tête pour faire des choix, ajoutez-y un peu de publicité et d'injonctions sociales et le petit-déjeuner devient fondamental".

Le jus d'orange, un mythe… lui aussi ?

Gilles Fumey nous apprend également que, dans le jus d'orange, la vitamine serait en réalité bien plus riche et concentré en vertu commerciale qu'en vitamines : 

"On est dans une invention qui est liée à la découverte des vitamines en 1912 et qui, après la Première Guerre mondiale, va valoriser industriellement et commercialement les vitamines, en particulier la vitamine C ; mais aussi que la fabrique du jus par les grands vergers industriels américains va aboutir à l'industrialisation du jus d'orange comme à l'idée que c'est un excellent fournisseur de vitamines alors que c'est très pauvre de façon générale et surtout très acide, très indigeste". 

Le matin, au petit-déjeuner, préférez le jus de citron au jus d'orange.

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